Alain Brunet

Archive du 1 mai 2015

Vendredi 1 mai 2015 | Mise en ligne à 23h15 | Commenter Commentaires (13)

Sufjan Stevens: Carrie & Lowell sur scène

Carrie & Lowell, dernier album studio de l’Américain Sufjan Stevens, est un écosystème où l’auditeur qui en goûte l’exécution sur scène traverse un cycle complet de création. D’une impression de relative frugalité à l’écoute de cet enregistrement, on passe progressivement au sentiment de plénitude, de richesse, de raffinement, de grande émotion. Une fois posté devant son protagoniste et ses accompagnateurs, on se trouve ébloui par les nouveaux rayons d’une œuvre-phare.

De ses blessures d’enfance, de cette famille de confession atypique au sein de laquelle il a grandi, de cet abandon maternel dont il porte les marques profondes, de la disparition prématurée d’une mère aux prises avec la souffrance psychologique, de la perspective du difficile pardon et de la quête ultime d’une paix de l’âme, du recueillement face à l’au-delà et de ses évocations mystiques, le compositeur et parolier extirpe une essence noble, propice à la création majeure. Ce carburant alimente un chapitre insoupçonné de sa trajectoire visionnaire.

Des chansons telles Death With Dignity, Should I Have Known Better, Drawn to The Blood ou Fourth of July immergent l’auditeur des sentiments vécus par son auteur et peuvent même raviver des blessures comparables chez chacun de nous.

Sur scène, ce maître de la mouvance indie élève sa proposition. L’ont constaté jeudi les fans ayant rempli à ras bord la Wilfrid-Pelletier – non sans heurts; la politique de Sufjan consiste à obliger tout acheteur de billets de s’identifier sur place afin d’en éradiquer la revente illégale, ce qui a provoqué des files interminables et… l’impossibilité pour la majorité des spectateurs d’assister à l’intéressante première partie, signée Little Scream. Certains arrangements, certains choix harmoniques, certaines structures chansonnières de la Montréalaise valent franchement le détour, et ce malgré les passages moins inspirés. À suivre, donc. Et revenons au plat principal.

Le remplacement de la facture orchestrale qu’on connaît de Sufjan Stevens par un folk pelliculé de sons électroniques, de procédés numériques et analogiques, synthétiseurs modulaires et logiciels idoines, produit l’élévation souhaitée… et pas très évidente aux premières écoutes de l’album Carrie & Lowell. Cette approche permet la cohabitation d’un folk organique superbement exécuté, joué en temps réel par d’excellents musiciens (banjo, guitares folk et rock de différents types, basse, percussions, claviers, cuivres, voix délicate du soliste, superbes amalgames choraux) et d’un hémisphère électro qui nous transporte plus loin que l’enregistrement paru il y a quelques semaines.

Relativement discret sur disque, le galbe synthétique de ces onze chansons s’avère clairement supérieur lorsque joué en temps réel; Sufjan et ses collègue lui confèrent une plus grande complexité, une plus grande diversité de sons, une éloquence. Visuellement, le tout est magnifié par la projection de scènes familiales tournées jadis; images de maman Carrie et de beau-papa Lowell, images des frères et sœurs, bords de mer, horizon de nuages baignés de soleil écarlate, on en passe. Derrière le quintette, neuf écrans rectangulaires sont disposés à la manière de vitraux. La Wilfrid était devenu jeudi le temple de toutes les communions. On se souviendra longtemps de cette conclusion «sons et lumières» avant les rappels, soit la version magnifiée de la chanson Blue Bucket of Gold. Parosxystique !

En cela, le surdoué Sufjan Stevens parvient à imposer un cycle cyber-folk qui pourrait s’avérer aussi important que celui de ses phases orchestrale ou indie-folk, on pense à ces albums cruciaux que sont Michigan, Illinois ou The Age of Adz… ou même Seven Swans dont il interprète quelques titres dans ce programme d’environ deux heures. Le contraste entre les anciens et nouveaux titre est d’ailleurs assez marqué; il eut été préférable d’interpréter toute la matière de Carrie & Lowell avant de passer aux classiques, le tout coiffé au dernier rappel par l’incontournable et non moins magistrale Chicago.

Lire les commentaires (13)  |  Commenter cet article






publicité

  • Twitter

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    mai 2015
    L Ma Me J V S D
    « avr   juin »
     123
    45678910
    11121314151617
    18192021222324
    25262728293031
  • Archives