Alain Brunet

Archive du 30 mars 2015

Lundi 30 mars 2015 | Mise en ligne à 19h05 | Commenter Commentaires (119)

Carrie & Sufjan

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Carrie était la mère de Sufjan. Affligée par une santé mentale précaire (tendance schizo), en proie à la consommation de drogues et d’alcool, elle se résigna à abandonner sa famille. Dans l’austérité économique, ses quatre enfants furent élevés par Rasjid, son ex-mari, et sa nouvelle compagne.

De cette vie recomposée par un paternel dont il ne s’estime «pas très proche», Sufjan conserve un souvenir plutôt quelconque, estimant avoir été traité comme le « locataire » d’un domicile pas tout à fait familial. Pendant sa petite enfance, il revit toutefois sa maman lorsque cette dernière se remaria avec Lowell, une union qui dura quelques années. Vacances estivales et puis de nouveau l’abandon maternel… rencontres éparses jusqu’au décès de Carrie en 2012. Lowell et Carrie divorcèrent en 1984, mais Lowell garda contact avec Sufjan qu’il avait initié aux musiques de Frank Zappa, Leonard Cohen et autres Nick Drake. La relation fut si bien nourrie que Lowell mène aujourd’hui avec son beau-fils le label indépendant Asthmatic Kitty.

Tout au long de son existence, surtout avant l’âge adulte, il s’est peut-être construit une vision idéalisée de sa mère absente. On imagine aussi qu’il avait entreposé ses blessures d’enfance dans un recoin de l’inconscient… jusqu’à la mort récente de Carrie. Le mal fut libéré d’un seul coup, l’impact fut beaucoup plus considérable que fiston ne l’aurait imaginé. Pour faire une histoire courte, il a confié aux journalistes de Pitchfork et du Guardian avoir plus ou moins disjoncté pendant les mois ayant suivi le décès maternel. Il a perdu ses moyens pendant qu’il tentait de noyer cette perte dans le travail. Il s’est senti hanté par l’esprit de sa mère jusqu’à développer une obsession pour de possibles prédispositions génétiques à l’autodestruction. Soudain, il n’était plus le bourreau de travail, encore moins le visionnaire et le surdoué. Il s’était égaré dans le bordel émotif de son passé.

Avant que Sufjan ne devienne l’artiste qu’il est, sa trajectoire ressemble à tant de vies américaines de notre époque. Au cours des années 60, 70 et 80, la disparition des repères moraux et religieux n’y fut pas systématiquement remplacé par de solides valeurs laïques et des codes normatifs en phase avec les enjeux existentiels de son époque. Tant d’Américains, tant d’Occidentaux ont été blessés par la désintégration de leur cellule familiale, par un style de vie sans balises, propice au plaisir gratuit, à l’appât du gain, à la surconsommation de drogues récréatives, aux comportements déloyaux, à la déviance psychologique. Devant un tel désarroi, tant d’Américains et d’Occidentaux se sont reconstruits (ou pensent s’être reconstruits) en adhérant à des religions et croyances aussi strictes que celles préalablement abandonnées pour leur désuétude. Aussi génial soit-il, Sufjan Stevens ne fait pas exception au phénomène. Il se définit comme croyant et chrétien, le divin est d’ailleurs discrètement imploré dans la chanson Blue Bucket of Gold. «Lord touch me with lightning».

Je ne suis pas dans le secret des dieux (agnostique à tendance athée, on fait ce qu’on peut…) mais tout indique que son retour à un certain équilibre intérieur soit venu avec la création de cet album de 11 chansons. Interprétées sur le ton de la confidence, de l’intimité, de l’ouverture du coeur, ces chansons sont adressées à Carrie, mourante ou disparue. La charge émotive de ces chansons est considérable.

Pour la première fois, on doit se concentrer exclusivement sur ses textes et mélodies, une dimension secondaire pour une majorité absolue de ses fans ayant porté aux nues ses albums les plus cruciaux – Illinois, The Age of Adz, etc. Que ce les musiques de Carrie & Lowell soient à ce point minimales, à ce point épurées, constitutives d’un requiem folk, ce n’était vraiment pas prévu à l’ordre du jour.

Ces chansons sont construites sans section rythmique, sans exigences orchestrales majeures. On se laisse imprégner par une voix délicate à la Paul Simon, ténue, chuchotante, haut perchée. Les compléments de l’accompagnement harmonique (guitare, banjo, claviers, lap steel) sont des choeurs et des nappes de claviers ou textures électroniques. En somme, très différent de ce qu’on connaît de Sufjan Stevens qui est au mouvement indie ce que John Zorn est à la musique actuelle.

Une démarche que le principal intéressé qualifie d’«artless» en signifiant que seule compte la charge émotive de ses confidences. L’abandon, l’absence, l’idéalisation, le pardon, l’amour inconditionnel d’un fils, la mort, la perte, l’affliction, la paix retrouvée.

Depuis une semaine, j’ai écouté cet album plusieurs fois. J’ai traversé plusieurs phases dans la perception. Ce fut d’abord la déception d’avoir si peu de musique au programme alors que je me demandais bien quelle serait le prochain défi orchestral de Sufjan Stevens. Puis ce fut une impression de malaise et d’inconfort face au pathos: l’expression artistique de ces plaies ouvertes, rendues publiques parce que transformées en chansons, était-elle digne d’intérêt ? Si cette catharsis ne transcende rien artistiquement, à quoi bon l’exposer ? La longue interview de Pitchfork, d’où proviennent ces informations factuelles concernant le comment et le pourquoi de ce requiem indie folk, n’est-elle pas plus révélatrice que le résultat final ? Puis, à l’énième écoute, tout a basculé. Les larmes et le moton ont finalement trouvé la sortie.

Voilà une oeuvre très touchante comme savent le faire les grands artistes d’Amérique. Plus candides que les européens, ils s’embarrassent pas toujours de porter les concepts lourds sur leurs épaules, ils ont une plus grande facilité à se rendre au coeur des émotions brutes. Au fil de ces chansons très simples et très belles, Sufjan s’est aussi mis à nu, il a pardonné à sa mère la pauvreté et l’échec relatif de leur lien, s’est accroché à ses fragments de souvenirs de sa petite enfance pour ainsi reconstituer un passé acceptable, réitéré l’amour inconditionnel qu’il avait malgré tout pour sa maman (ou pour l’idée qu’il s’en fait), souhaité apaiser souffrance et tristesse maternelles, évoqué un échange poignant d’amour mère-fils alors que Carrie était sur son lit de mort, en route vers les étoiles. Et s’en est remis à son dieu.

Lorsque la réalité dépasse la fiction…

LIENS UTILES


Écoute intégrale de l’album Carrie & Lowell sur Spotify

Sufjan Stevens, site officiel

Sufjan Stevens, profil Wiki

Interview de Sufjan Stevens, Pitchfork

Interview de Sufjan Stevens, The Guardian

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