Alain Brunet

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    Chroniqueur à La Presse, Alain Brunet est à l'affût des nouvelles tendances de la musique.
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    Dimanche 1 mars 2015 | Mise en ligne à 12h01 | Commenter Commentaires (3)

    Brégent, Messiaen, Vivier à Montréal / Nouvelles Musiques

    Mis de l’avant par la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), le festival bisannuel Montréal / Nouvelles Musiques bat son plein. Voici en vrac trois compte-rendus d’oeuvres de trois compositeurs qui y ont été interprétées depuis jeudi devant des mélomanes nombreux et enthousiastes.

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    Sous la direction de Walter Boudreau, l’ensemble de la SMCQ interprétait Atlantide à la salle Pierre-Mercure, presque remplie jeudi soir. / crédit photo Andréa Cloutier pour MNM

    BRÉGENT

    Peut-on qualifier Atlantide d’œuvre synthèse? Jeudi soir à la salle Pierre-Mercure, cela tombait sous le sens. De prime abord, faut-il ajouter. Il faut être prudent avec la notion de synthèse car elle peut exclure la création, la transcendance, la quête du sublime.

    Comme le soulignait en interview le maestro Walter Boudreau, qui en a piloté la création devant public et qui en avait dirigé l’interprétation en studio il y a 30 ans, «Michel-Georges Brégent avait imaginé un tout inclusif qui exhalait tous les parfums. Une éponge qui absorbait la beauté. »

    Sorte d’objet céleste d’une extrême densité (trou…blanc?), l’œuvre principale au programme de jeudi dernier attire et absorbe dans son champ gravitationnel époques, genres, lutheries. De la musique ancienne pré-baroque à l’électroactoustique dernier cri, enfin à la fine pointe de ce qui était possible en 1985 (année de sa composition), Atlantide nous convie à une demi-heure de lumineuses intégrations stylistiques et temporelles.

    On ne peut qualifier l’œuvre de collage pour autant, allons-y plutôt pour un jeu subtil de fondus enchaînés et de surimpressions. Ainsi, s’entrechoquent joyeusement les musiques écrites du siècle précédent, certaines musiques classiques, le rock progressif, le jazz contemporain, la musique des ménestrels du Moyen-Âge et celle des électroacousticiens de la fin du XXe siècle. Mieux connu au sein du tandem qu’il avait formé avec le percussionniste Vincent Lionne, le compositeur Michel-Georges Brégent commençait à peine à être reconnu dans les sphères plus «sérieuses».

    Force est d’observer qu’il préconisait une facture distincte des grands maîtres de l’éclectisme intégré, on pense spontanément à Frank Zappa ou John Zorn. S’il avait vécu, on peut présumer que son œuvre aurait été considérable et qu’elle aurait fait maintes fois le tour de la planète.

    Lui-même compositeur aguerri et adepte de l’éclectisme intégré sous la bannière de ladite musique contemporaine, Walter Boudreau était un proche collaborateur, ami et contemporain du compositeur disparu en 1993 (victime du VIH). Sans conteste, il était l’homme de la situation pour mener à bien une telle entreprise.

    D’accord, nous n’étions pas dans un environnement parfait pour son exécution, la salle Pierre-Mercure n’étant pas conçue pour une sonorisation en 5.1 (surround sound pour les intimes). La spatialisation des musiques pré-enregistrées (les musiques anciennes et électroacoustiques) n’était pas idéale mais bien assez intelligible pour se fondre avec les musiciens et chanteurs sur scène.

    Ainsi, plusieurs communautés d’interprètes et de créateurs étaient réunies pour une sorte de sommet de leurs styles respectifs : praticiens du jazz tels le saxophoniste André Leroux ou la chanteuse Karen Young, praticiens de la musique écrite de tradition occidentale tels la soprano Annie Jacques, la saxophoniste Marie-Chantal Leclair ou la violoncelliste Isabelle Bozzini, praticiens de l’électro tel le compositeur et réalisateur Alain Thibault.

    Inutile de souligner que cette œuvre importante gagnerait certes en puissance et en intelligibilité si elle était jouée régulièrement, maintenant que la glace (vieille de trois décennies) est cassée. On pourrait mieux en calibrer les différentes composantes et en optimiser l’interprétation devant public.

    Cela dit, vu le très élevé coefficient de difficulté de cette entreprise, on peut on peut assurément conclure à un vrai succès, à une mission accomplie pour l’Ensemble de la Société de musique contemporaine du Québec et de son directeur Walter Boudreau.

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    Devant 1200 personnes, la Turangalîla-Symphonie a été jouée par l’Orchestre symphonique de McGill, vendredi soir à la Maison symphonique / Crédit photo: Andréa Cloutier pour MNM

    MESSIAEN

    Composée de 1946 à 1948, la Turangalîla-Symphonie est une œuvre monumentale d’Olivier Messiaen. Assurément, son interprétation représente une tâche colossale pour un orchestre symphonique universitaire. Et cette tâche a été dignement accomplie par celui de McGill, vendredi à la Maison symphonique.

    Dix mouvements exécutés en 80 minutes, soit une introduction, trois séries de «mouvements enchâssés », un mouvement final joyeux et euphorique, le tout articulé autour de quatre «thèmes cycliques» pour reprendre l’expression du défunt compositeur (1908-1992). Ce n’est pas rien!

    Grande diversité de procédés compositionnels au menu : entre autres, arabesque à la clarinette, scherzo pour piccolo et basson, discours atonal au piano, variété de couches texturales générées par les cordes, les cuivres et les bois, cohabitation continue de la consonance et de la dissonance, usage probant des ondes Martenot, présence de percussions variées, des timbales, solo de contrebasse sur «fond scintillant d’instrument à clavier et de bois», etc.

    Cette œuvre témoigne d’une grande liberté du compositeur français, de l’austérité conceptuelle à la folie festive en passant par des séquences de réelle tendresse mélodique… à tel point qu’on a parfois un peu de mal à en saisir le fil conducteur. Mais il suffit de rester attentif pour identifier les raccords de la Turangalîla-Symponie. Pour en apprécier la cohérence, les concepts et les moments de grande beauté.
    Près de sept décennies après sa conception, cette œuvre a passé l’épreuve du temps, ses caractéristiques naguère jugées bizarroïdes sont désormais admises par tant de mélomanes curieux et ouverts d’esprit.

    Quant à l’interprétation de l’Orchestre symphonique de McGill sous la direction d’Alexis Hauser, on ne peut qu’applaudir. Une fois de plus, le maestro a réussi à soutirer le maximum d’un orchestre d’étudiants des plus fervents et de solistes professionnels aguerris (la pianiste Kyoto Hashimoto, l’ondiste Estelle Lemire), sans pour autant rivaliser avec les interprétations de cette même œuvre par de grands orchestres symphoniques professionnels. Dans un tel contexte, difficile voire impossible d’exiger davantage de cohésion, de précision, d’intelligibilité. Et il y a lieu de s’en réjouir.

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    Hiérophanie interprétée par l’ensemble Musikfabrik, samedi soir à la salle Pierre-Mercure / crédit photo: Andréa Cloutier pour MNM

    VIVIER

    Dans le cadre de MNM, l’ensemble allemand Musikfabrik nous conviait samedi à la création nord-américaine d’Hiérophanie, salle Pierre-Mercure. Cette œuvre de Claude Vivier, assassiné tragiquement en 1983, un peu à la manière d’un personnage campé par Diane Keaton dans le film Looking for Mr. Goodbar, a été composée en 1970.

    L’artiste montréalais n’avait alors que 22 ans. Il posait alors les bases d’un langage qui deviendrait beaucoup plus puissant que cette œuvre de jeunesse, sorte de transition entre le discours contemporain de l’époque, encore très marqué par l’école de Darmstadt, et un désir d’insuffler grâce et fantaisie dans un monde sonore alors très conceptuel, austère, froid et gris.

    Bien que tributaire d’une esthétique prééminente dans le monde de la musique contemporaine, Vivier voyait les choses autrement. Dès l’aube de sa beaucoup trop courte et très prolifique existence de compositeur – une quarantaine d’oeuvres – il avait un autre ton. Et c’est ce que l’on observe sur scène, à la vue et à l’écoute de cette Hiérophanie, la musique d’un être libre, brillant, fou de joie et de tristesse, gamin émerveillé, magicien de l’absurde.

    Comme le souligne Marco Blaauw (cité dans le programme du concert), trompettiste de l’ensemble allemand Musikfabrik qui en faisait l’interprétation à la Salle Pierre-Mercure, «on y retrouve tous les éléments de ses œuvres postérieures : la beauté, les timbres purs, la musique d’enfant et des textures riches ».

    Soit, mais… ces prémices sont-elles à la hauteur des plus grandes pièces de Vivier ? Pas sûr… Hiérophanie implique « un éventail de mouvements et d’interactions » prévues par le compositeur. Assoupis au début de l’interprétation, les musiciens vêtus de leurs plus beaux pyjamas s’éveillent, se promènent sur scène et dans la salle pendant une quarantaine de minutes et retournent chez Morphée au terme de leur promenade. Hormis certaines séquences de jeu collectif, ils doivent improviser avec leur instrument (ou celui de leur voisin) ou encore chanter et scander des mots tout en se déplaçant devant et autour de l’auditoire.

    En 1970, c’était plutôt flyé. Aujourd’hui c’est plutôt banal.

    On peut certes en applaudir la théâtralité des interactions et des mouvements, les moments de jeu collectif, le lien entre les percussions, les cuivres, les bois et le chant. On peut aussi hausser les épaules à l’écoute d’un vocabulaire très limité en matière d’improvisation libre si on le compare aux avancées de ce vocabulaire au cours des dernières décennies ; ces musiciens de Musikfabrik sont peut-être de fabuleux interprètes de la musique écrite, leurs impros restent minces même si ludiques. Au-delà du portrait d’une époque et des germes d’un grand compositeur, digne d’intérêt pour les fans finis de Vivier et de la musique contemporaine des années 70… et peut-être moins ragoûtant pour les autres mélomanes.

    LIENS UTILES

    Extraits d’Atlantide sur Allmusic


    • Dionne-Brégent! Je me souviens. Un duo qui avait fait une incursion dans la musique un peu plus “populaire” dans les années 80. J’ai écouté cet album. Il avait quelque chose de spécial. Une richesse.c

      Destin tragique, Brégent mort du VIH en 93 et Vivier assassiné dans les années 80. J’apprécie ici la vidéo de Vivier “SING FÜR MINCH”. C’est bien de souligner leur oeuvre parce qu’il y a de quoi, lâ!

    • Si jamais ils refont Atlantide, j’y re-serai!

      Je parlais de l’album de 1985 paru chez Ambiances magnétiques, dans l’autre billet. Voici ce qu’en dit René Bosc, le compositeur et chef d’orchestre français avec qui Boudreau a fait équipe pour préparer la version 2015 : « La version du disque est quelque peu étouffée, car le mixage stéréo a quelque peu confiné le mixage à deux pistes… »

      C’est d’ailleurs le fils de Bosc qui a réalisé la vidéo qui accompagne Atlantide 2015.

    • @hardy

      Walter Boudreau m’a dit avoir songé sérieusement à la jouer deux fois d’affilée jeudi soir dernier. Mais, vu que la pièce est très exigeante pour les chanteurs et que ces derniers l’avaient fait quelques heures plus tôt, il a préféré les ménager. Décision fort défendable.

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