Alain Brunet

Archive, février 2015

Vendredi 27 février 2015 | Mise en ligne à 12h09 | Commenter Commentaires (7)

Queen Ka à la conquête de tous ses possibles

Jusqu’à vendredi dernier, j’avais une très vague idée de cette Elkahna Talbi, comédienne trentenaire qui devient Queen Ka lorsqu’elle déclame, joue et baigne sa poésie de musiques orchestrées par Stéphane Leclerc (guitares, machines, claviers) et de Blaise Borboën-Léonard (violon, claviers, machines, aussi membre d’Hôtel Morphée). Je suis tout simplement nul en théâtre, je n’en connais pas les forces montantes, Elkahna Talbi n’était donc pas dans mon collimateur. Je m’étais néanmoins porté volontaire pour interviewer cette femme après en avoir visionné quelques vidéos sur YouTube. Je vous invite à connaître son histoire dans mon texte paru jeudi dans La Presse + (liens utiles au-dessous de ce billet).

On ne peut associer Queen Ka à une pratique slam ou hip hop. Elle n’est pas non plus une poétesse «normale», qui publie ses textes et les lit en public, à l’occasion, comme le font les poètes. Chez Queen Ka, le texte, la théâtralité de la déclamation, le grain magnifique de la voix et l’urgence de l’interprétation ne peuvent être dissociés. On ne peut non plus isoler sa poésie théâtralisée de la pratique multigenres de ses musiciens dont la création (en studio ou en direct) ou les adaptations de musiques composées par d’autres (Champion, Yann Perreau, Marie-Jo Thério, Jorane) s’avère remarquablement efficace. En fait, il s’agit d’une prose poétique que porte une interprète nuancée. Femme d’eau, femme de feu, qui sait trouver les passages de l’ombre à la lumière.

Jeudi soir au 4′Sous, on avait le sentiment d’exister en 2015, devant des artistes de talent s’exprimant en 2015 avec un imaginaire de 2015, des références de 2015, des outils de 2015,, des éclairages et une scénographie de 2015. Ambiances électros, post-trad, violons, guitares et claviers enrobés de fréquences de synthèse, pulsés par des rythmes technoïdes lorsque le texte le commande. Musiques déjà supérieures à ce qu’on peut entendre dans les maxis Les éclats et Dépareillés – réunis dans un même album.

Et des textes de qualité, flot de mots portés par une voix puissante, texturée, cendrée, une voix qui peut traverser les murs.

Voici quelques extraits réussis :

« Avec toi sont mortes mes premières fois…J’étais de tous les possibles et de toutes les tragédies…
Là j’écoute le souffle du temps qui s’imprime sur mes bras…»

« Je t’ai perdu comme on perd un bas…»

« Il semblerait que les pierres tombales sont faites pour des gens comme moi / Car il est difficile d’ignorer la mort quand on lui donne une adresse, un lieu, un bout de terre pour qu’elle puisse nous dire avec arrogance qu’elle existe, la conne…»

« Le savoir que ça cloche un peu, juste un peu, mais savoir au fond, quelque part, mais ne pas s’en faire, ne pas trop s’en faire, continuer, avancer, malgré le doute, avancer, continuer malgré tout, réussir, réussir à se ficeler un sourire pour les jours pluvieux, l’attacher au ciel, l’attacher au ciel ce sourire… »

Parsemée de flashs lumineux, vecteur d’un imaginaire singulier, son écriture a encore du chemin à faire. En ce sens, sa conceptrice allumée et brillante interprète gagnerait à bénéficier d’un travail d’édition pour la suite des choses. Cela devrait bien se passer car sa plume est belle, son sens de la parole est aiguisé. Quant à la musique qui en soutient le verbe et le jeu, elle a progressé considérablement, du moins si l’on se fie à l’écart observé entre les enregistrements et ce qu’on peut entendre sur scène. Encore là, on imagine que les sons iront encore plus loin. Chrysalides, titre de son spectacle, est un terme on ne peut plus approprié pour en évoquer le développement et le formidable potentiel.

Chose certaine, le chemin parcouru est remarquable. L’amalgame de ces formes d’expression est rutilant, souple, solide.

Avec une telle arme, une grande conquête est possible pour Queen Ka. Conquête de tous ses possibles.

Allez le constater ce vendredi au 4′Sous, notre reine berbère à l’accent québécois remet ça.

LIENS UTILES

Pour accéder à l’interview de Queen Ka, publié jeudi dans La Presse +

Queen Ka, maxi Les éclats, écoute intégrale sur Deezer

Queen Ka, maxi Dépareillés, écoute intégrale sur Deezer

Queen Ka, site officiel

Queen Ka, profil Montréal en lumière

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Mercredi 25 février 2015 | Mise en ligne à 19h23 | Commenter Aucun commentaire

Créatures de Rone

Rone-Creatures-Cover-PNG-web

Erwan Castex, 34 ans, alias Rone. Cet artiste électro m’apparaît comme l’un des meilleurs de France, ce qui a déjà été observé aux MEG Montréal et Osheaga de l’été 2013. La démonstration est-elle refaite avec cet album encore plus ambitieux ?

Rone fait de l’électro depuis 20 ans, il enregistre publiquement depuis 2008, après avoir choisi la musique plutôt que le cinéma aut terme d’études supérieures à La Sorbonne. Il a été remarqué et reconnu par des pointures trip hop et électro tels Massive Attack, Lee Burridge, Jean-Michel Jarre, Juan Atkins ou Chris Clark. En 2013, il fut sollicité par The National afin de participer à l’album Trouble Will Find Me. Hormis sept maxi et une plétore de remixes, on lui doit trois albums: Spanish Breakfast (2009), l’excellent Tohu Bohu (2012) et le tout récent Creatures dont il est ici question.

Étienne Daho, François Marry (and the Atlas Mountains) et Bryce Dessner (The National) participent au nouvel album de Rone. Que ceux et celles qui y voient de l’opportunisme s’accordent un temps supplémentaire de réflexion.

S’agit-il de musique plus populaire que sérieuse ? De pop instrumentale ou d’électro conceptuelle ? Des deux ?

Si oui, Rone ménage-t-il la chèvre et le chou ? Je ne crois pas.

Chose certaine, ses mélodies accrocheuses sont reliées par de longs ponts aux fréquences saturées, structures constituées d’une grande diversité de sons synthétiques, d’un discours harmonique riche et consonant, de rythmiques binaires proches des tendances dominantes en électro, de participations instrumentales relevées (Gaspar Claus, violoncelle, Toshinori Kondo, trompette, Bachar Mar-Khalifé, claviers, etc.), d’arrangements étoffés.

Franchement, je n’ai pas l’impression d’avoir entre les oreilles un album de compromis comme certains pourraient le suggérer.

LIENS UTILES


Écoute intégrale de l’album Créatures sur Deezer

Rone, profil wiki

Rone, site officiel

Interview Les Inrocks

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Lundi 23 février 2015 | Mise en ligne à 10h13 | Commenter Commentaires (26)

Cinoche symphonique: l’expérience Gladiator

Gladiator symphonique

Faut-il encore un blockbuster du cinéma ou une vedette pop pour intéresser le grand public à la musique symphonique? Bien sûr que oui. Dans la majorité des cas, l’exercice ne mène pas plus loin, c’est-à-dire plonger vraiment dans le répertoire de la musique symphonique ou autres musiques plus complexes. Les fans d’un film ou d’un artiste pop y voient certes une valeur ajoutée… qui ne les incite pas à traverser la frontière séparant la forme chanson et les grands airs orchestraux des oeuvres plus exigeantes.

Quant aux qualités intrinsèques de la musique symphonique destinée aux productions grand public, elles sont variables. Dans quelque cas, cependant, le rendez-vous peut être possible. Prenons l’interprétation en temps réel de la bande originale du film Gladiator, signée Hans Zimmer, à qui l’on doit plus de 125 bandes originales. La création vocale de cette musique était de Lisa Gerrard, que l’on a naguère connue au sein formation Dead Can Dance – en vogue dans les années 90.

Immense orchestre, immense choeur, soliste de talent – Clara Sanabras que je dirais techniquement supérieure à Lisa Gerrard. Les références classiques sont empruntées à la fin de la période romantique et au début de la modernité, références auxquelles se greffent moult ornements contemporains. Percussions, cordes, techniques vocales, certaines parenthèses orchestrales plus contemporaines, sans compter les références turques, arméniennes, nord-africaines, on en passe. Voilà la tradition musicale hollywoodienne dans ce qu’ elle a de plus rigoureux, de plus efficace.

On peut évidement se formaliser du passéisme relatif de cette “symphonie” au service d’un excellent péplum réalisé par Ridley Scott en 2001 et mettant en vedette des acteurs de grande qualité – Russell Crowe, Joaquin Phoenix, Connie Nielsen. Ces concepts symphoniques sont d’une autre époque, maintenus artificiellement en vie à Hollywood plus d’un siècle après leur conception. Pour ses détracteurs, ils ne seraient que des exercices de style. Grosso modo, la musique de film selon Hollywood serait imaginé par des compositeurs de deuxième division, qui n’ont su relever les défis de leur époque. Pour les défenseurs de l’approche, cependant, ce genre en soi serait le prolongement légitime de pratiques compositionnelles abandonnées au profit de pratiques abscons, déconnectées des goûts du public.

Qui a raison? Quelle que soit la réponse, il y a lieu d’apprécier la longue, rigoureuse et vibrante performance de ces musiciens et chanteurs sous la direction de Justin Freer, un chef et directeur artistique qui croit à l’autonomie des musiques de films. Il est loin d’être le seul: tant de mélomanes collectionnent les musiques de films qu’ils considèrent comme un style à part entière.

Ce week-end à la salle Wilfrid-Pelletier (samedi soir et dimanche après-midi), cependant, m’est d’avis que le spectacle d’une telle performance servait toujours le cinéma. Je dois avouer avoir oublié l’orchestre et le choeur pendant un long moment… J’ai apprécié l’expérience, remarquez, mais sans en être sorti ébloui. Et avec quelques questions en tête…

Malgré tout ce déploiement, malgré toute cette sophistication, à quoi porte-t-on vraiment attention même lorsque le film est projeté sous les musiciens et chanteurs ?

Dans un tel contexte, l’orchestre l’emporte-t-il sur la production cinématographique?

Au bout du compte, une musique de film reste-t-elle une musique de film, c’est-à-dire un complément de l’image?

LIENS UTILES

Gladiator, profil wiki

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