Alain Brunet

Archive du 27 février 2013

Mercredi 27 février 2013 | Mise en ligne à 18h51 | Commenter Un commentaire

Rémi Bolduc, le jazz, l’aléatoire

Rémi Bolduc Random Masters

Le Montréalais Rémi Bolduc n’a pas la personnalité flamboyante des solistes vedettes. Infatigable travailleur, curieux devant l’Éternel, il peut se réjouir d’être un musicien excellent, certes l’un des meilleurs saxophonistes de jazz à évoluer au Québec comme au Canada. Au début de février, il a lancé un de ses albums les plus réussis: Masters of Random.

Maîtres de l’aléatoire ?

« Pour écrire cet album, je me suis inspiré des recherches en génétique portant sur les rôles du hasard et du déterminisme et sur cette part de mystère que la science n’a jamais pu élucider. Comme le rythme a toujours pris une grande place dans mon cheminement artistique, j’ai puisé au coeur de mes réflexions pour créer, avec Random Masters, une rythmique qui refléterait mes questionnements et découvertes, mais qui, aussi, me ressemblerait et m’aiderait à m’épanouir en tant que musicien et compositeur. »

Voilà un projet typique de notre époque. Depuis le XXe siècle, des compositeurs de tradition européenne ont créé de nouvelles musiques en s’inspirant de concepts scientifiques, observations savantes de la nature, l’infiniment grand et l’infiniment petit. Le jazz ne fait pas exception à cette quête. Bien sûr, cela ne donne pas toujours des résultats heureux: les systèmes complexes de l’univers qu’observent les scientifiques ne se transposent pas comme par magie dans le monde musical.

Le saxophoniste (alto) Steve Coleman, assurément l’un des maîtres créateurs du genre depuis les années 80, s’est déjà inspiré de tels concepts. Et… il a déjà enseigné sa «science» à Rémi Bolduc. Sans vouloir établir un lien direct avec cette quête de notre saxophoniste québécois, on peut tout de même identifier des points de comparaisons dans les pattern rythmiques ici proposés, dans les trajectoires mélodiques, les choix harmoniques, les interactions et interventions individuelles – Rémi Bolduc, sax alto, Chet Doxas, sax ténor, Jean-Nicolas Trottier, trombone, Rafael Zaldivar, piano, Rémi-Jean Leblanc, basse électrique et contrebasse, Richard Irwin, batterie.

Voilà un album qui sera très difficile à supplanter au chapitre des meilleurs crus jazzistiques concoctés au Québec en 2013. S’en souviendra-t-on à l’ADISQ et aux Pris Opus ?

En attendant, rappelons que Rémi Bolduc et le pianiste François Bourassa se produisent ce jeudi 28 février à la Salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal.

Liens utiles

Rémi Bolduc, site officiel


Écoute de deux extraits sur Poste d’écoute

Salle Bourgie

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Mercredi 27 février 2013 | Mise en ligne à 9h25 | Commenter Commentaires (63)

Pierre Lapointe, Moran, le français normatif…

pierre-lapointe théâtre maisonneuve 2013

Pierre Lapointe au Théâtre Maisonneuve, mardi / crédit photo: Olivier Jean

Côté chanson, le français normatif demeure suspect en Amérique. La chanson ainsi écrite se présente au bâton avec deux prises. Y a-t-il méprise ?

De ce côté de l’Atlantique, le déclin du français normatif remonte à la Révolution tranquille, enfin depuis que la langue familière d’ici a pris sa revanche sur le français des classes dominantes. Réservé aux curés, médecins, notaires, petits bourgeois et personnalités des arts classiques, ce français jugé exemplaire était très souvent une pâle imitation du français d’Europe. C’était aussi l’expression d’un colonialisme lointain, suranné, empesé. Lorsque la puberté souverainiste fut venue, «bien perler» devint répréhensible, l’expression d’une acculturation révolue.

À partir de là, intellectuels et artistes progressistes d’ici se sont appliqués à rehausser leur langue familière, à en débusquer les images les plus belles, à rendre notre joual littéraire et poétique. Inutile d’ajouter que les auteurs de chansons sont allés au front de cette mutation émancipatrice. Certains sont parvenus à leurs fins. Successeurs de Félix Leclerc et Gilles Vigneault, Claude Péloquin, Réjean Ducharme (dans son oeuvre chansonnière et non dans la romanesque), Marcel Sabourin, Jean-Pierre Ferland (deuxième période), Plume Latraverse, Richard Desjardins, Pierre Harel, Michel Rivard, Pierre Flynn, Louise Forestier, Sylvain Lelièvre. On en passe, bien évidemment. Ces paroliers de talent ont réussi à colorer une langue française certes maîtrisée mais en l’émaillant de savoureuses expressions d’ici. D’un rythme d’ici. D’une vision du monde en phase avec le territoire. À n’en point douter, ces auteurs ont participé à la création d’une authentique littérature chansonnière de la société francophone d’Amérique.

Chacun sait que la chanson fut un véhicule privilégié de ce renouveau linguistique, fondé sur l’assomption de plusieurs siècles d’américanité. Depuis les années 60, donc, le joual signifiant l’a même emporté sur le québécois de bon aloi et cette langue familière magnifiée a carrément éradiqué tout français normatif de son passage. Mara Tremblay, Fred Fortin, Daniel Boucher, Lisa LeBlanc, Dany Placard, Keith Kouna, Mario Peluso, Olivier Langevin et autres Catherine Durand illustrent bien la santé apparente de ce joual signifiant. Bernard Adamus, Stéphane Lafleur, Martin Léon ou Fred Pellerin en transcendent carrément l’approche.

Pourquoi alors s’escrimer à écrire en français international ? Pourquoi Pierre Lapointe et Jean-François Moran, qui font leur rentrée cette semaine, s’y appliquent-ils donc ? En général, on observe que les régionalismes ne sont pas légion dans leurs rimes. À l’évidence, leur poésie chansonnière exploite un vocabulaire et des aspirations stylistiques plus proches du français international que du français régional.

Très souvent, les auteurs québécois de ce type sont jugés à tort pour avoir choisi d’écrire ainsi. Côté public, il s’en trouve encore beaucoup pour y conclure au trou du cul de poule, au maniérisme, à l’acculturation. À une écriture ampoulée, tarabiscotée, empruntée. À une langue «qui ne nous ressemble pas».

Lorsqu’on en vient à critiquer de tels artistes pour des raisons autres que celle dont il est ici question (par exemple, cette première partie mal préparée de Pierre Lapointe au Théâtre Maisonneuve, cette voix aux prises avec microbes et/ou virus, ces pertes de mémoire, ces fausses notes dans plusieurs mélodies, cette mauvaise sonorisation de l’orchestre et sa direction clairement déstabilisée) plusieurs en profitent alors pour taper sur ce «bien perler» qui les agace tant.

À tort.

Pierre Lapointe, Moran, sa compagne Catherine Major (qui a fait une brève apparition sur scène lundi soir) et d’autres auteurs de chansons se mesurent à l’entière francophonie. Il ne s’agit surtout pas de dénigrer les autres qui parviennent à écrire de grands textes à partir d’une langue familière qui restera locale sauf exception, mais plutôt de reconnaître ces efforts parfois couronnés de succès.

Et il y a lieu ici de réprimander ceux-là qui méprisent ces efforts et qui ne maîtrisent pas leur langue, soit ce français de base que tout francophone doit maîtriser sans renier les saveurs locales de sa culture. Il y a lieu de réprimander ceux-là qui se confortent dans une langue approximative dont ils ne connaissent pas vraiment les règles (orthographe, grammaire, syntaxe) et la signification exacte des mots. Ceux-là sont bien malvenus de fesser sur ces auteurs de chansons qui s’expriment autrement.

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