
Les jazzophiles très attentifs connaissent le saxophoniste alto Rudresh Mahanthappa depuis ses débuts professionnels – au milieu des années 90. Les jazzophiles connaisseurs ont découvert ce musicien new-yorkais au cours des années 2000. Notamment lorsqu’il a fait équipe avec le pianiste Vijay Iyer, avec qui il partage un back-ground similaire: origines indiennes, parents intellos, éducation de très haut niveau, citoyenneté et culture américaines.
À l’instar de Vijay Iyer, Rudresh Mahanthappa s’avère l’un des visionnaires du jazz nouveau.
On l’a déjà souligné sur ce blogue, ce virtuose du saxophone alto est de ces rares compositeurs/improvisateurs capables de redonner un souffle nouveau au jazz électrique… qui n’a fait que de minces progrès conceptuels depuis son émergence dans les années 60 – jazz-rock, jazz-fusion, fusak, soul-jazz comme celle de Donald Byrd, décédé jeudi.
Les jazzmen électro-électriques nous ont excité le pompon lorsqu’ils ont flirté avec le hip hop et la soul au début des années 90 (acid jazz, hip hop jazz), avec l’électronica à la fin 1990 début 2000 (électro-jazz)…
Voilà de nouvelles propositions.
Côté urban, des musiciens (surtout) afro-américains s’y affairent (Robert Glasper, Jamire Williams, Christian Scott, etc.). Côté impro totale avec lutheries électrique/ électronique, une nouvelle frange de créateurs s’exprime haut et fort (Raoul Björkenheim, Morgan Ågren, etc.), les propositions se multiplient. Côté post-fusion, d’autres chefs de file sont sur le cas (David Binney, John Escreet, Steve Coleman, Greg Osby, etc.).
La musique de Rudresh Mahanthappa est parmi les plus substantielles. Impossible d’en résumer l’approche par cette expression anglaise: East meets West. Suggérons plutôt l’Orient dans l’Occident ou vice versa. Nous n’en sommes plus au stade de la rencontre mais à celui de l’intégration, celui de la transculture. Impossible de résumer les fondements de cette musique par une électrification de ragas, musiques carnatiques ou hindoustanies. Impossible non plus de faire abstraction des patrimoines polyrythmiques et mélodiques dans lesquels puise régulièrement le leader, avant de les plonger dans un contexte de jazz «bi-énergétique» (acoustique, électrique) pour petite formation. Très différent du jazz rock coloré à l’indienne, époque post-Miles (album On The Corner, notamment) et autres Mahavishnu Orchestra. Très différent aussi de cette musique modale indienne jazzifiée à la Shakti.
Rudresh Mahanthappa a aussi absorbé moult réformes du jazz contemporain imaginées des années 50 à aujourd’hui. Notre désintérêt à y distinguer très clairement ce qui est indien et ce qui ne l’est pas, ce qui est oriental (Inde, Chine, Bali) et ce qui ne l’est pas (jazz, rock, métal, indie folk, etc.) traduit bien le talent exceptionnel de ce grand musicien, cette fois associé au guitariste David Fiuczynski (Meshell Ndegocello, Hiromi, etc.), au contrebassiste François Moutin (Martial Solal, Jean-Michel Pilc, etc.), au batteur Dan Weiss (David Binney, Vijay Iyer, etc.).
Gamak, le titre de l’album s’inspire de la gamaka, soit l’art de l’ornementation mélodique dans la musique carnatique. Et pour cause. Dans le cas qui nous occupe, cette gamaka transculturelle sert aussi la cohésion, la virtuosité, la substance compositionnelle, l’intensité, et de superbes improvisations.
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