Alain Brunet

Alain Brunet - Auteur
  • Alain Brunet

    Chroniqueur à La Presse, Alain Brunet est à l'affût des nouvelles tendances de la musique.
  • Lire la suite »

    Partage

    Mardi 31 juillet 2012 | Mise en ligne à 14h02 | Commenter Commentaires (38)

    Stagnation de la musique pop: des scientifiques se prononcent

    srep00521-f1[2]

    Le papier de mon collègue Marc Cassivi m’a intrigué ce matin. Il y est question d’une étude espagnole qui conclut à la stagnation de la musique populaire au cours des derniers 50 ans. Je l’ai contacté illico, il m’a courtoisement fourni l’hyperlien qui résume le corpus, la méthode et les conclusions de cette étude fort intéressante.

    Pour en lire le résumé, on clique ICI.

    En bref, les données ici traitées comprennent descriptions et annotations de 464,411 enregistrements réalisés entre 1955 et 2010, ce qui représente 1200 journées d’écoute continue. Enregistrements de tous styles: rock, pop, hip hop, métal, électro.

    On y a évalué le volume, le timbre, la tonalité, la sonorité, le contenu harmonique.

    On y conclut que la musique populaire reste stable depuis un demi-siècle et que la manière de créer la musique est généralement conventionnelle. Au-delà des différences de styles, on assiste à un appauvrissement harmonique, à une homogénéisation et une redondance de la palette timbrale, et à une moyenne ascendante du volume d’écoute. On observe également dans cette étude à une forme de conservatisme immanent du discours médiatisé sur la musique, à tout le moins une forme d’immobilisme.

    Que penser de tout ça ?

    Grosso modo, il y a lieu d’être d’accord avec le constat d’appauvrissement harmonique de la musique populaire occidentale. La proéminence du blues et du rock dans les années 50 en est la cause principale, quoi qu’on pense de ces formes importantes de la modernité musicale au 20e siècle; arrangements, orchestrations et harmonies étaient effectivement plus riches et diversifiés à la grande époque de Broadway et ses songwriters beaucoup plus éduqués musicalement – Cole Porter, George Gerswhin, Jerome Kern, Irving Berlin, etc.

    Quant au reste, les conclusions de cette étude ne doivent concerner que le top 50 de manière générale. Et encore là il y a des exceptions comme Radiohead. La profondeur harmonique est tangible dans la musique populaire brésilienne moderne, et on l’observe aussi dans plusieurs formes nichées de la musique populaire occidentale- surtout dans les formes spécialisées de musique électronique, de hip hop ou de musique indie. Rufus Wainwright, Joanna Newsom, Bilal ou Meshuggah, pour citer des exemples connus (pop, folk, soul/hip hop et métal), n’ont rien à voir avec cet appauvrissement harmonique dont parle l’étude espagnole.

    Pour les rythmes, l’évolution les 15 dernières années de musique électronique infirme totalement les conclusions de l’étude. Bien au contraire, les patrons rythmiques proposés par les DJ/réalisateurs de pointe sont plus complexes que jamais. Idem pour le côté timbral ou textural; l’arrivée des technologies numériques et l’évolution marquée des techniques de studio ont enrichi les textures des productions plutôt que le contraire.

    En somme, ce qui a régressé ou est resté stable correspond à la musique populaire très commerciale, c’est-à-dire celle jouée à la radio commerciale (plus redondante que jamais) ou au sommet des top 50 des palmarès nationaux ou internationaux (plus prévisibles que jamais). Cette polarisation entre blockbusters ultra-formatés et une immense diversité répartie dans une quantité phénoménale de niches et de communautés d’affinités serait une description plus juste… que cette étude semble escamoter à vue de nez.

    Autrement dit, il y a le monde d’une musique commerciale de plus en plus prévisible et redondante dans ses formes (la créativité s’y trouve plus tôt dans le look, les images et les effets spéciaux)… et il y a cette immense diversité de musiques qui pullulent dans leurs niches respectives.

    Inutile d’ajouter que nous préférons aborder ici le second volet des musiques dites populaires (et non populaires tant qu’à y être) , dont la somme des expression devient aussi importante que ce qu’on qualifie de musique populaire. À ce titre, il y a lieu d’alimenter l’optimisme… sans exagérer.


    • Si l’on prend la musique en général, il faut se rendre à l’évidence : il y a des limites à l’innovation. On arrive à un point où tout a été fait ou presque. Il est impossible pour des artistes en 2012 de créer un nouveau son. Maintenant, on mélange des éléments et on tente de créer un truc de qualité et différent des autres. Je ne crois pas qu’il est possible d’être complètement “blown away” de nos jours. Ceci étant dit, il y encore de la musique de qualité, c’est seulement différent.

    • Cette étude est fascinante côté compilation et labeur, mais sa conclusion est basée sur un immense malentendu.

      Cameron Diaz et un chimpanzé ont 98% de génome en commun… Tout comme ‘Mother’ de The Police est une progression I-IV-V comme ‘Sweet Home Chicago’ de Robert Johnson. La même maudite toune, juste habillée différement…

      Pourquoi met-on un do majeur après un sol majeur 90% du temps dans la musique ‘écoutable’ (hors Victo), c’est-à-dire en pop. soul, jazz, blues, flamenco, gumboots, romantique, metal, shoegaze, hip-hop, you-name-it, comme dans Sweet Home et Mother, justement ? Parce que c’est mathématiquement naturel. C’est comme le mur sur les fondations; les fondations sur le mur, c’est ‘concept’ mais ça marche juste pas.

      La musique est un art qui découle des mathématiques. Or, celles-ci sont constantes.

      Cette étude conclut à un immense, fabuleux truisme, sans plus. On pourrait compiler des progressions depuis la Rome antique, et on concluerait que dans la Rome impériale, il y avait de bien jolies matrones, seulement habillées en toge plutôt qu’en jean.

      La créativité n’est pas dans le fait de mettre un do mineur après un sol, bien que ça puisse être rigolo. Il y a une phase, comme ça, où on s’imagine un peu être ‘génial’ en collant des suites d’accords improbables. C’est intéressant, ça doit être fait, mais c’est pas là que ‘ça se passe’.

      Or, le véritable créateur, c’est celui qui habillera cette progression de nouveaux habits, qui en fera une nouvelle couleur, et – mot tabou – y insufflera une émotion nouvelle.

    • …et c’est pas vrai que cette étude puisse mesurer ça. Ça ne se voit pas sur un soundbite, le spleen.

    • @Vene777
      Vous dite : il y a des limites à l’innovation.

      Plus ou moins d’accord avec ça. N’étant pas musicien comme Boulga, je suis pogné pour avancer des généralités, mais je pense être d’accord avec l’ex-Beatle Georges Harrison quand il déplorait l’utilisation poussée de machines-machins-truc-chouette dans l’élaboration d’une chanson. Quand le son existe déjà, qu’il est pré-formaté, que son utilisation est répétitive ad nauseum dans la même forme, finies les innovations.

      Je pense aux scientifiques qui font des recherches sur des sujets précis et les conséquences de ces dites recherches aboutissent à la solution d’un autre problème. Le viagra devait d’abord servir à autre chose.

      On s’intéresse à l’histoire des Beatles et on apprend que ces gars-là faisaient à peu n’importe quoi en studio. Encore plus trippant, ils se sont entourés de gens comme eux. Ont-ils trouvé ce qu’ils cherchaient au départ? Possible. Ont-ils trouvé des trucs qui leur plaisaient en se trompant, en faisant un accident ou n’importe quoi? Oui. Bref, c’est quoi le point de chute de la curiosité du gars? Et qu’est-il capable de faire avec ce qu’il trouve?

      Cela dit, en écrivant une phrase semblable : Quand le son existe déjà, qu’il est pré-formaté, que son utilisation est répétitive ad nauseum dans la même forme, finies les innovations,,, je risque de me faire ramasser par les trippeux d’électro.

    • Pas mal d’accord avec _boulga. Même pour le blues ! Toutefois, les récriminations de l’appauvrissement harmonique sur la stricte base de la construction des accords se fondent sur une réalité objective. Quant aux possibilités de l’expression blues et / ou rock, l’étude a ses limites, effectivement.
      En ce qui a trait au «mathématiquement naturel» dont parle _boulga, cette notion s’est fait pas mal brasser depuis un siècle… L’opposition entre musique immanente de l’univers, donc naturelle et la soi disant non musique qui ne l’est pas «mathématiquement» mérite une discussion plus costaude.

    • il y a le monde d’une musique commerciale de plus en plus prévisible et redondante dans ses formes (la créativité s’y trouve plus tôt dans le look, les images et les effets spéciaux)… et il y a cette immense diversité de musiques qui pullulent dans leurs niches respectives……………….. Vous remplacez musique par film et on jurerait que vous parlez de cinéma.

      En somme, ce qui a régressé ou est resté stable correspond à la musique populaire très commerciale, c’est-à-dire celle jouée à la radio commerciale (plus redondante que jamais) ou au sommet des top 50 des palmarès nationaux ou internationaux (plus prévisibles que jamais)……

      La Coca-colalisation du monde. Ou la mcdonaldisation du monde. Bouffe, musique, film, mode, même combat. On aplanit les différences, on vise le plus bas dénominateur commun et bingo! Est-ce qu’un vendeur vous a déjà dit que ce modèle se vendait beaucoup? C’était sensé vous décider à dire oui! Pareil comme les autres.

    • Les formes musicales réflètent leur époque. La musique baroque et romantique ont été copiées/collées jusqu’à l’avènement de changements sociaux importants. Le début du 20ième siècle en est un bel exemple avec Stravinsky,Debussy, Holst et Ravel.

    • @atchoum

      Les Beatles ont beaucoup ‘expérimenté’ en studio, mais plus en orchestrations, effets de studio, etc. Harmonies vocales, à la limite.

      Côté accords, c’était invariablement le même pattern : John ou Paul arrivaient avec une progression relativement convenue (surtout celles de John) et c’est le ‘5th Beatle’, George Martin, qui ajoutait une micromodulation, le fameux accord ‘out’ qui se trouve invariablement de toute pièce des Beatles et la rend unique.

      L’exemple archétypal est le Sol7sus4 qui ouvre le sol majeur/do majeur archi convenu (I/IV) de Hard Day’s Night (il y a un débat très ésotérique sur cet accord parmi les amateurs de ce genre de chose: en écoutant bien, on entend un piano qui donne une tonique de ré, ce qui change encore son appellation). C’est George Martin qui a mis ça là.

      La progression d’accords la plus intéressante de toute la discographie des Beatles est sans doute ‘Something’ de George Harrison.

      J’essaie de penser à une seule suite d’accords ‘innovatrice’ dans leur répertoire et ça me vient pas.

      Sinon, si on est amateur d’absurde, ce serait Tomorrow Never Knows, qui a eu le culot minimaliste de rester sur le ‘I’ tout le long…

    • Bien sûr que les progressions harmoniques se sont fait brasser depuis 100 ans. Mais on dira ce qu’on voudra, le Pierrot Lunaire de Schöenberg c’est juste épuisant à écouter.

      Ce qui est bien rigolo, par contre, c’est que le vrai mode ‘naturel’ n’est pas le mode ionien mais bien le lydien ! Les comptines modales aussi (promenons-nous dans le bois) sont aussi beaucoup plus naturelles que les tempérées (Au clair de la lune).

      En effet, ça mérite approfondissement. Mais le I/IV, ça coule de source. Ne pas le faire, c’est ne pas le faire exprès.

    • Je ne suis pas sûr que ce qui nous apparaît «épuisant» à écouter l’est fondamentalement. Quelques exemples ?
      Plusieurs musiques non occidentales apparaissaient inaudibles aux défendeurs de la gamme tempérée – beaucoup moins qu’il y a un siècle, mais tout de même… Plusieurs fans de jazz et de musique contemporaine de tradition européenne ont appris à apprivoiser des lignes atonales pour y percevoir sincèrement de la beauté… et non y défendre une vue de l’esprit fondée sur de hautes mathématiques concernant les fréquences sonores. Tout ça pour dire que la combinaison «naturelle» des sons, les harmoniques dites «naturelles», ou l’intonation «juste» sont des notions fort intéressantes mais auxquelles on peut ajouter d’autres valeurs esthétiques (et d’autres constructions mathématiques) qui n’excluent pas la beauté et qui finissent aussi par s’intégrer dans le répertoire des sons acceptables pour l’humain.

    • C’est une façon bien terre à terre et plutôt triste de voir la chose, mais en effet, la musique a ses limites au niveau des notes, mélodies, arrangements, etc…Sauf qu’on retrouve encore des groupe qui produisent de bons albums “originaux” même si guitare drum bass c’est plus très “original”.

      Je ne crois pas qu’approcher la musique d’un point de vue scientifique soit la bonne chose à faire, elle doit rester un art. Tenter de tout expliquer, exemple tenter de prouver que tel et tel accords ensembles plaisent beaucoup et que pour faire un hit on a qu’a utiliser cette recette plus ou moins définies, je crois qu’on brise le rêve. On vulgarise quelque chose qui doit rester abstrait pour conserver sa magie. À force de rationaliser et vulgariser tout, on se retrouve avec un monde très terne, et le retour en arrière est impossible…

    • Mwouais. On a déjà eu cette discussion ici, mais puisque la constante alpha est ça, une constante, il est permis de croire qu’une corde tendue générera un harmonique sur le I, sur le IV, et sur le V ici dans la Voie Lactée comme là-bas dans Andromède. C’est l’endroit sur la corde où, en plaçant son doigt dessus sans frettes, sans rien, elle ’siffle’ une harmonie plus haute.

      Il se passe la même chose dans un tube quand on souffle dedans, ça génère un I, un IV un peu plus fort, et un V un peu plus fort encore, et même un III naturel si on est adroit.

      C’est après qu’on a placé les frettes sur les planches et des trous dans les tubes et fait du ‘tempéré’. Mais même dans le non-occidental, dans l’extraterrestre forcément, il y a le passage obligé du IV et du V.

      Il y en a du reste dans le chant des oiseaux, des dauphins, et des baleines.

      M’est donc avis que quelque pas sur Sirius, il y a une toune qui ressemble à Sweet Home Chicago ou à Mother.

      Si ces extraterrestres s’en sont tannés, ils ont inventé l’atonalité pour se désennuyer. L’atonalité, c’est fondamentalement huysmannien…

    • Remarquez, le punk m’épuise aussi et c’est du I/IV.

    • Je suis entièrement d’accord avec votre analyse de la question : il faut distinguer ”Musique commerciale hyper-formatée” pour les oreilles d’adolescents et ”Musiques contemporaines plus diversifiées”. L’exemple de la richesse musicale d…e Radiohead est patent, mais on pourrait mettre en relief tout le Rock progressif ou isoler le répertoire d’un écclectique comme Pat Metheny ou Peter Gabriel comme contre-exemple de l’étude. L’autre débat qui en découle: l’industrie musicale doit-elle être condamnée pour sa stratégie de création de modes musicales, qui plaisent modérément au plus grand nombre et fanatiquement à une minorité très grouillante et criante? Il me semble que l’effervescence musicale des années 70 créait une ambiance plus ouverte, diversifiée, audacieuse et riche de couleurs. Suis-je nostalgique? Oui probablement, car je me rappelle soudain que ces années n’étaient pas très fastes pour le jazz et le blues, contrairement à aiujourd’hui. Je me rends à l’évidence : défendre la musique qu’on aime est encore une affaire de démocratie et de responsabilité sociale, de non soumission aux vieilles règles féodales de l’économie!… Ben, merci d’y contribuer, cher Alain. [ Pierre le Scientifique ]

    • _boulga, il y a quand même une différence entre l’objectivité réelle concernant la nature des fréquences (d’un point de vue physique acoustique) et notre perception des combinaisons acceptables de ces fréquences. Inventer l’atonalité pour se désennuyer ? Fondamentalement huysmannien ? Et pourquoi l’univers modal/tonal, développé depuis les débuts de la musique, ne pourrait-il pas cohabiter avec ses prolongements atonaux dont l’arrivée coïncide (surtout) avec la modernité ? Personnellement, je n’y vois aucune opposition fondamentale, aucune dérive moderniste. J’y vois plusieurs échecs, remarquez.

    • @pierrechailler

      Effectivement, comme vous le soulignez, défendre la diversité musicale est une affaire de responsabilité sociale.

    • Ils auraient pu fournir des exemples, pour chaque année, des 464,411 enregistrements choisis. On parle de 8000 morceaux par année quand même.

      Et puis je me demande bien comment ils ont fait pour trouver du métal, du hip hop et de l’électro datant de 1955. Ben de formules, des logs et des monte carlo, mais beaucoup de détails méthodologiques fondamentaux qui manquent.

      Faudrait que je me penche un peu plus sur les maths de cette étude, mais je suis perplexe.

      Selon ce que je vois, il y a un déclin croissant depuis 50 ans, sans blip dans les années 1970 ni nulle part.

      La musique pop à la fin des années 1950, Elvis, Paul Anka, c’est quand même pas la fin du monde harmoniquement et timbralement parlant.

    • @boogie

      Comme vous le soulevez justement, il faudrait en savoir davantage sur les détails méthodologiques. Et j’aime bien votre «timbralement parlant» haha ! Timbralement vôtre…

    • “il y a quand même une différence entre l’objectivité réelle concernant la nature des fréquences (d’un point de vue physique acoustique) et notre perception des combinaisons acceptables de ces fréquences. ”

      Il ne faut pas perdre de vue une chose : la musique est jouée sur des instruments. Les luthiers, les facteurs, construisent les instruments en fonction de l’objectivité réelle des fréquences. Ils ont pas le choix. C’est aussi vrai pour les oscillateurs dans un Moog.

      Les musiciens prennent ces instruments dans leurs mains, et naturellement, vont avoir tendance à les faire ’sonner’ de la façon pour laquelle ils ont été conçu. Le passage I/IV est ‘naturel’ sur un instrument de musique traditionnel ou électronique.

      Ce qui explique qu’il se trouve un passage I/IV dans 90% des pièces musicales de tout acabit, découle des lois de la physique même. Et d’une autre loi universelle sans doute, celle du moindre effort…

      Le mélomane, quant à lui, a été quelque peu ‘brainwashé’ par ce diktat musical physique, et en a fait une perception plus ‘acceptable’ que les accords ‘non-naturels’ du Pierrot Lunaire. Tant qu’à moi, c’est ce qui explique que la musique de répertoire du XXe siècle est restée une affaire de niche, alors que celle du XIXe et du XVIIIe est encore très grand public.

    • « Les luthiers, les facteurs, construisent les instruments en fonction de l’objectivité réelle des fréquences.»

      « Ce qui explique qu’il se trouve un passage I/IV dans 90% des pièces musicales de tout acabit, découle des lois de la physique même.»

      Nous voilà au coeur de l’argumentaire. Effectivement, toute zone d’oscillation sonore se situant entre les fréquences de base identifiées par la physique acoustique depuis des temps immémoriaux conduit au rejet majoritaire des humains face à la musique contemporaine, au jazz contemporain ou à l’électroacoustique. Or, cette attitude rébarbative de la majorité peut être considérée comme une simple résistance au changement plutôt que l’assomption de lois «naturelles». Car la compréhension de ces lois s’est clairement approfondie et… les compositeurs, musiciens et concepteurs d’instruments de musique ont entrepris d’explorer les zones intermédiaires de ces fréquences «naturelles», soit depuis les débuts de la modernité. De plus en plus, d’ailleurs, les zones intermédiaires des fréquences dites naturelles sont explorées par les musiciens et appréciées par les mélomanes. Il y a fort à parier qu’elles le seront davantage à moyen et long termes.

    • Music is Math, comme exprimait si bien Boards of Canada:

      http://www.youtube.com/watch?v=n0P1JsMTWc0

      …ce qui ne veut en aucun cas dire que c’est limité.

    • Un autre facteur, bêtement commercial: En général, c’est pas la répétition qui va faire qu’une musique va devenir un hit, ou « pop »? Auparavant, les radios contribuaient à la promotion de la musique en faisant jouer en boucle ce qui allait devenir des « hits ». Maintenant, c’est la musique qui contribue à faire vendre la radio, avec des stations qui sélectionnent la musique correspondant à l’image sonore qu’elles veulent vendre, histoire de ne pas s’aliéner leur auditoire, et leurs critères se resserrent de plus en plus. Comme la radio est encore le premier moyen de diffusion de la musique pour le commun des mortels, pas étonnant qu’on se retrouve avec une musique pop formatée au possible, créée par des spécialistes en la matière.

      On en retrouve un bel exemple dans un autre article où les athlètes olympiques nous parlent des chansons qui les inspirent ( http://www.lapresse.ca/sports/londres-2012/201207/31/01-4560919-la-musique-carburant-des-athletes-olympiques.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B13b_nouvelles_484_section_POS4 ). À quelques exceptions près, j’avais le goût de brailler. Mais justement, ces gens-là mettent probablement autant de temps à chercher de la musique originale que j’en mets à améliorer mon temps au 100 mètres. Peut-on les blâmer de prendre ce qui passe?

      Le problème, c’est que la tarte radiophonique rapetisse tellement que les chances qu’une chanson originale ait droit à une pointe sont de plus en plus minces. Combien de Justin Bieber pour un Radiohead?

    • @blackened

      Bien résumé. S’il y a une chose à retenir dans cette étude, c’est la minceur absolue de l’offre musicale au top 50 et à la FM commerciale. À ce titre, les conclusions de cette étude sont très défendables. On n’a qu’à observer les top 50 entre 1967 et 1975 pour se rendre compte de cette réduction tendancielle de l’offre créative dans la musique populaire. Avec les résultats qu’on sait dans les oreilles de nos athlètes.

    • ”Or, cette attitude rébarbative de la majorité peut être considérée comme une simple résistance au changement plutôt que l’assomption de lois «naturelles».”

      Au delà des analyses froides, mécaniques et mathématiques de la chose musicale, il faut aussi tenir compte du fait psychologique, évolutif et…humain de la chose.

      On écoute de la musique pour se divertir, bien sûr, mais à la base notre corps est réceptif aux sons pour des raisons de survie. Les basses fréquences sont inconsciemment associées à ce qui est lourd, massif et potentiellement dangereux. De même que les médiums-hautes fréquences sont associées à des cris d’alerte.
      L’oreille humaine est, de surcroît, très sensible aux fréquences de la voix mais aussi à ses intonations propres, véritable langage par lui-même, hyper subtil, que nous captons depuis notre naissance pour comprendre notre environnement.

      Bref, je doute que dans un avenir proche l’électronique-industrielle, le métal et la musique concrète remplace la Pop fast food et ses dérivés. Par contre, dans 1000 ou 10000 ans, c’est une autre histoire. L’oreille humaine, si elle n’est pas complètement défoncée au passage par les bidules électroniques, aura probablement une toute autre sensibilité. Et ce que l’on appelle ‘la musique’ sera possiblement très différent de ce que l’on écoute en ce moment.

    • Effectivement, ce n’est pas demain la veille que les univers atonaux seront admis par la majorité. Cette progression est lente voire très lente… mais bien réelle.

    • Il faut dire aussi que cette évolution, bien qu’elle ne soit pas souhaitable, découle naturellement de la standardisation, phénomène nécessaire au développement d’un art à grande diffusion, et c’est bien évidemment le cas de la musique top 50 et même de la musique populaire en général. On a créer un modèle (dans le cas qui nous intéresse, une musique tonale, de courte durée, qui utilisent les mêmes instruments, etc.) où doivent s’intégrer toutes les musiques qui désirent obtenir cette grande diffusion. C’est donc naturel d’obtenir toujours sensiblement les mêmes résultats! C’est d’ailleurs ce qu’expose Blackened a travers son idée de “formatage” de la musique commerciale.

      Ce n’est pas seulement la seule raison qui explique les résultats de l’étude (on peut penser à l’impact de la nostalgie, de l’éclatement des niches undergrounds, du nombre ahurissants de la production musicale qui nous empêchent d’avoir une bonne idée de ce qui ce fait, etc.), mais disons que c’est assez important!

    • Car la compréhension de ces lois s’est clairement approfondie et… les compositeurs, musiciens et concepteurs d’instruments de musique ont entrepris d’explorer les zones intermédiaires de ces fréquences «naturelles»,
      .
      Dites, vous avez des noms à suggérer à titre d’exemple? Est-ce qu’Éric Dolphy a évolué dans cette niche? Ornette coleman, j’imagine que oui? Mais là, on parle de musiciens d’il y a cinquante ans. David Murray? Monk, qui donne l’impression d’arriver d’où on ne l’attend jamais, faisait-il dans l’atonal?

      Qui seraient les jazzman actuels à fréquenter ce type de sphère?

    • Depuis les débuts de la modernité, les explorations sont en marche. Les harmonies tonales se sont transformées considérablement à partir de la fin 19e, notamment chez les impressionnistes (toujours très prisés chez les jazzmen d’aujourd’hui), après quoi l’école de Vienne a dressé la table de la musique dite contemporaine; école de Darmstadt dont le jazz s’inspire depuis déjà longtemps, puis les compositeurs contemporains jusqu’à aujourd’hui. Écoutez Birth of the Cool, créé en 1949. Écoutez les dissonances chez Monk. La musique de Steve Lacy, Cecil Taylor et Ornette Coleman à la fin des années 50. Et puis la «new thing» de New York (Albert Ayler, Pharoah Sanders, Archie Shepp, Eric Dolphy, etc.) suivie du free bop, etc.

    • Mais justement, ces gens-là mettent probablement autant de temps à chercher de la musique originale que j’en mets à améliorer mon temps au 100 mètres. Peut-on les blâmer de prendre ce qui passe?
      .
      Mais non, on ne les blâmera pas. Il suffit de penser que cet artiste a un gros poster dans la vitrine du magasin, qu’il est sur poste d’écoute, en entrevue dans les magazines et le cahier des arts du journal, et qu’on peut le voir aussi à différentes émissions de variétés télé, il/elle doit être vraiment bon. En plus d’être tellement beau et si gentil…

    • @AB
      Merci.
      Si je comprends bien, atonal ne veut pas nécessairement dire cacophonique ou bruyant (dans le sens de casser les oreilles). Ça peut vouloir dire surprenant.

      Monk est excitant à écouter jouer (avec Art Blakey et ses Jazz Messengers, en tout cas).

      Mais on dirait que Cecil Taylor pousse le concept encore plus loin. Avec lui, on (je) cherche à me raccrocher à une mélodie quelconque les rares fois où j’ai tendu l’oreille à son piano. C’était de l’inconnu tout le long. C’était dissonnant tout du long. Je ne sais pas si une craie sur un tableau noir rentre dans l’atonal, mais j’ai eu l’impression qu’il tentait peut-être de recréer ça. Non pas dans l’aigu, mais dans l’inconfort. Pour Mr. Bungles aussi, j’ai pas trop compris/ressenti de quoi. Mais là je présume qu’on parle d’autre chose.

    • L’argument du formatage ‘commercial’ a ses limites, tout comme le fait de stigmatiser la musique pop comme le fait cette étude.

      Passez 8,000 bossas dans le tordeur statistique, et vous verrez qu’elles son immensément semblables structurellement, harmoniquement, timbralement, etc. La pop a ses codes, comme le cinéma, comme le théâtre d’été.

      Et rien ne ressemble plus à une fugue qu’à une autre… Et pourtant, c’est de la ‘grande’ musique. C’est carrément un modèle mathématique (à l’endroit, à l’envers, demi-vitesse, demi-vitesse à l’envers et hop, on superpose le tout).

      Bref, on applique cette méthode pour le répertoire de 1700 à 1750 et on obtient un résultat probablement bien pire, pareil pour le ragtime de 1890 à 1920.

    • @Boulga

      Bien sur, l’argument du formatage n’explique pas tout, mais il ne faut pas le réduire au strict minimum du formatage commercial. La musique, comme toutes formes d’art (vous le dites vous même), obéit à des règles qui témoignent de la standardisation naturelle d’un art. En effet, si la standardisation n’existait pas, aucun art pourrait être cohérent avec lui-même et on n’aurait qu’une série de productions éclatées sans liens avec les autres. La standardisation en elle même n’est pas une mauvaise chose, mais, et je crois que c’est ce que l’on doit apprendre de cette étude, elle peut être dangereuse pour un art si trop d’artistes (et trop d’auditeurs) se fient aux règles établies de façon aveugle.

      J’espère simplement que les artistes qui cherchent à briser ou du moins à modifier ces règles réussiront encore à obtenir la diffusion nécessaire à leur réussite, car sinon, la musique populaire fonce droit dans le mur de l’uniformisation.

    • faudrait aussi se pencher sur ce qui fait une ”recette” de pièce type instant-hit versus une pièce ”grower”…

      Il y a de ces tounes qui semblent avoir une durée de vie limitée, c’est au delà des goûts, c’est carrément dans leur ADN: on écoute, on accroche, on repeat et on finit par avoir le haut de coeur lors d’écoutes subséquentes.

      Puis, y a l’inverse: on n’accroche pas du tout à la première écoute, ni vraiment plus à la deuxième, puis PAF! c’est l’apprivoisement en douce qui opère jusqu’à entrer sous l’épiderme du mélomane.

      C’est mathématique, ça ?

    • En faisant abstraction de l’interprétation et de l’émotion (qui peuvent être générateurs de instant hooks ou de grower hooks), oui, jusqu’à un certain point, c’est modélisable.

      Le hook qui fait le instant hit est presque invariablement le fruit d’une nouvelle combinaison mathématique mélodique/harmonique, un peu comme une jolie combinaison aux échecs que personne avait vu dans une ouverture convenue.

      Ces nouvelles combinaisons prennent souvent appui sur une micro-modulation. Le hook de ‘Love me Tender’ de Elvis est un do mineur inattendu sur le passage ‘For my Darlin’. Ça crée un intervalle mathématique ‘nouveau’ dans ce contexte. Ou John et Gorge qui chantent ‘Beep Beep, Beep Beep yeah!’ en triton plutôt que la très convenue tierce majeure, ce qui, sur un accord majeur, donne une couleur ‘nouvelle’ (dans le contexte de la pop).

      On pense aussi au très bizarre sol# majeur qui suit le ré mineur d’ouverture de Subterranean Homesick Alien : on l’entend une fois, on l’a dans la tête pour le reste de sa vie…

      Bref, c’est des chiffres dans un ordre inédit, un hook. C’est ce qui fait que l’auditeur, qui a entendu une tonique et une tierce chantée un million de fois sur une progression I/IV, va tourner l’oreille.

      Le pièce ‘grower’ est beaucoup moins ostentatoire. Contrairement à une nouvelle combinaison échiquéenne, c’est davantage une belle partie stratégique, qu’il faut étudier longtemps pour en apprécier tout le sel.

    • Je suis plutôt en désaccord avec l’affirmation de Boulga pour qui la musique s’explique par une loi naturelle déterministe. Voici pourquoi.

      En prenant un do comme point de départ, la série des harmoniques supérieures est la suivante: do, do, sol, do, mi, sol, sib, do, ré, mi, fa(fa#), sol. Qu’en déduire? Premièrement qu’il y a plus d’harmoniques de do dans un do. C’est tout à fait normal, car si il y avait plus d’harmonique de la, ce ne serait plus un do mais un la. Ça c’est naturel, mais ce n’est pas un dictat ou une loi de la musique comme le prétend Boulga, loin de là. La meilleure preuve, en ce qui nous concerne, est l’évolution de la musique occidentale. Historiquement, on résume souvent celle-ci comme étant une progression de la consonnance vers la dissonance.

      Ainsi, ce qui était dissonant pour une oreille du XVe siècle ne l’est plus pour l’oreille du XIXe ou du XXe. On n’a qu’à penser aux accords de septième majeure et à leurs utilisations durant cette période pour s’en rendre compte. Qui plus est, au début du XXe on franchit la limite ultime de la dissonance. Ainsi, Berg, dans le prélude en ré mineur de son Wozeck, fait un accord contenant les 12 sons de notre gamme chromatique. À mon oreille cela sonne très bien. Personnellement, je ne connais pas de loi de physique ou de mathématique qui explique ceci? Seule la perception auditive permet d’expliquer l’admissibilité de cet accord dissonant dans une pièce en ré mineur. De ceci on peut donc déduire que si au début ils recherchaient la consonance, associée, entre autre, à la perfection, pour des raisons religieuses, les compositeurs ont tôt fait de s’en lasser pour admettre plein de dissonances dans leurs musiques.

      Par ailleurs, boulga fait souvent mention du I/IV, comme étant très important. Il devrait plutôt parler de I /V. Car, en musique tonale, le 5e degré est beaucoup plus important que le 4e. Oui, en do, comme par hasard ce 5e degré est le sol, donc la seconde note en importance dans la série des harmoniques mentionnée ci-haut. Mais, aujourd’hui la musique tonale n’est plus le seul système de composition. Il ne l’a d’ailleurs jamais été, pensez au musique indiennes (Indes) par exemple. Tout est dans la perception auditive et ça c’est plus culturel que mathématique.

    • J’ai lu avec intérêt cet article et vos commentaires.
      Débat intéressant mais il me semble qu’il y a plusieurs méprises concernant cette discussion.

      Premièrement, j’aimerai me porter en faux quant à l’affirmation selon laquelle la musique serait mathématique. Il me semble important de mentionner premièrement la notion de psychoacoustique qui met en avant l’analyse que fait notre cerveau du son. Avant sa transformation par l’appareil auditif en impulsion électrique il n’existe tout simplement pas pour nous. Autrement dit, c’est notre perception qui est en jeu et non pas une “règle naturelle” qui si en on découvrait le mystère ferait de nous des grands compositeurs. Nous ne percevons qu’une partie limitées des sons qui sont présents dans la nature: les chiens par exemple entendent des sons plus aigus que nous quand ils réagissent aux sifflets à ultra-sons. Ce que je veux dire c’est qu’il s’agit pour nous de comprendre non pas ce qui régit les sons dans la nature pour comprendre la musique mais ce qui régit notre interprétation de ceux-ci.
      De plus, la série harmonique “naturelle” trouve en premier lieu une quarte augmentée ou plus précisément une note à mi-chemin entre la 4rte et la 4rte +, intervalle hautement dissonant. Donc, cette idée de la cadence I – IV comme fondamentale et universelle tombe à l’eau.
      Bon, vaste débat que celui-ci.

      Par contre, je tiens à contredire l’affirmation selon laquelle le blues constituerait un appauvrissement du langage harmonique. Nous avons là un des plus grands apports au système musical occidental: une cohabitation des modes majeur et mineur dans le même morceau. Je crois donc au contraire qu’il s’agît d’un immense enrichissement. Le blues man chante des gammes mineures sur des accords majeurs et c’est magnifique. De plus, le premier degré du blues est un accord de dominante, ce qui est presque un contre-sens dans notre analyse harmonique traditionnelle.
      De plus, je trouve un peu malvenu d’opposer Gerschwin au blues puisque celui-ci s’étant largement fait influencé par le jazz.

    • très intéressant ce que tu expliques Boulga..

      ”Le hook qui fait le instant hit est presque invariablement le fruit d’une nouvelle combinaison mathématique mélodique/harmonique, un peu comme une jolie combinaison aux échecs que personne avait vu dans une ouverture convenue.”

      Donc, essentiellement, nous épuisons lentement mais sûrement les réserves de combinaisons ? Avons-nous atteint le ”pic musical” ?

      Pour ce qui est des growers, effectivement la non-ostentation y est pour beaucoup. Ceci dit, il faut tout de même une forme de ”hook” pour que la magie finisse par opérer!

      Je pense ici à Bloom, le petit dernier de Beach House, qui s’est carrément frayé un chemin dans ma tête de mélomane, tel un virus. Pourtant, il n’y a pas si longtemps je considérais l’album comme ordinaire, voire le pire du band…

      Quid ??

    • @jeanguignol

      Il ne faut pas prendre ces courts résumés au pied de la lettre. S’il y a quelqu’un qui valorise le jazz et son ancêtre le blues (depuis au moins trente ans), c’est bien moi et je m’étonne de votre remarque en ce sens. Gershwin s’en est inspiré et je n’y vois pas d’opposition. Mais… soyons sérieux: repassons la palette harmonique des grands compositeurs de Broadway et observons attentivement les univers harmoniques des périodes subséquentes. Ce qui suit est blues et rock, c’est super, mais… moins élaboré harmoniquement (malgré les microtons du blues et les particularités harmoniques du patrimoine afro-américain), that’s it. Cela ne signifie en rien que l’ère blues ou rock soit inférieure à celle de Broadway.

      Quant à votre contre-analyse sur la mathématique «naturelle» des sons, intéressant…

    Vous désirez commenter cet article?   Ouvrez une session  |  Inscrivez-vous

    publicité

  • Twitter

  • Catégories

  • Blogues sur lapresse



    publicité





  • Calendrier

    janvier 2012
    L Ma Me J V S D
    « déc   fév »
     1
    2345678
    9101112131415
    16171819202122
    23242526272829
    3031  
  • Archives

  • publicité