Alain Brunet

Archive du 24 janvier 2012

Mardi 24 janvier 2012 | Mise en ligne à 17h37 | Commenter Commentaires (74)

Leonard Cohen: verdeur des «vieilles idées»

SONY MUSIC ENTERTAINMENT CANADA INC. - Leonard Cohen

Comme tant d’autres, je viens de me farcir le flux continu d’Espace.mu, qui a su enfin imiter NPR aux USA ou The Guardian au Royaume-Uni. C’est-à-dire en offrant l’écoute intégrale d’un album attendu avant sa mise en vente officielle.

Voici donc les impressions de mes premières écoutes, en vrac, «track by track»:

Going Home:

Sur le ton d’une musique liturgique qu’on a enfarinée dans une moulée de microprocesseurs, le poète démantibule son propre personnage avec une minutie autodérisoire sans pareille, sorte de mise en garde contre tout personnage inoxydable, contre tout excès de mythification. Très réussi !

Amen:

Clean and sobre, le soliste y chante à peine. Les dames choristes y abattent le boulot mélodique. Tell me again y rime avec amen, avec finale de trompette synthétique sous des harmonies de clavier bon marché qu’enrichissent violons et guitares véritables. Kitsch, chantre balkanique, tzigane ou juif, bluesman, folk singer ou cowboy, c’est selon ! Et toujours le minimalisme de cette brillante poésie moderne, toujours ce ton de l’Ancien Testament téléporté dans la post-modernité. Leonard sait encore faire les choses en grand.

Show Me The Place:

Ce gospel à peine déglingué, Tom Waits pourrait l’entonner. Leonard y use de ses fréquences les plus graves pendant que ses dames (Sharon Robinson, The Webb Sisters) et ses instrumentistes à cordes reprennent la mélodie un ou deux octaves plus haut. Le piano s’y avère un tantinet country.

The Darkness:

Totalement blues. Guitares virilement grattées, sans subtilité aucune. L’acoustique a tôt fait d’être jointe par l’électrique, aussi par l’orgue Hammond, la basse, la batterie et les choeurs. I’ve got no future I know my days are few chante le septuagénaire.

Anyhow:

Le narrateur y est maltraité, mal aimé… et il a quelque chose à se faire pardonner. Il implore sa partenaire de finir ça en beauté. La demande s’étale sur un blues pianistique et de vieux sons de synthès. Le pont est enrichi de cuivres, de choeurs et du tintement subtil des cymbales.

Crazy To Love You:

Ce qu’il a ramé, le vieil homme, pour aimer sa douce. Depuis le début de cet opus, c’est là que Leonard fait l’effort de chanter plutôt que dire. Rien d’autre qu’une guitare folk derrière cette voix d’outre-tombe, pour employer un euphémisme.

Come Healing:

L’approche est country, folk, petite musique de chambre harmonisée à plusieurs voix, cordes et claviers. On dirait presque un chant de Noël ! Comme le titre l’indique, la guérison de l’âme est au coeur du propos.

Banjo:

Encore un blues au-dessus duquel papillonnent les voix de femmes. Le narrateur y observe un banjo brisé au bord de l’eau, repoussé sur la rive par les ondes d’une mer «sombre et infestée». Le superbe pont de cuivres et de bois, très jazz primitif, fait grimper les enchères, l’épilogue s’annonce superbe.

Lullaby

Cette berceuse, de prescrire le narrateur à sa douce, sert à calmer le jeu d’une nuit qui pourrait s’avérer longue. Country blues teinté de gospel, l’angle musical se veut minimaliste. Le choeur pratique ici le «call and response» typique de la musique afro-américaine, s’en dégage un nuage d’esprits pacificateurs.

Different Sides

Sur un R&B sciemment ralenti, claviers, batterie et choeurs servent les infragraves de l’organe vocal. Leonard y barytone que nous sommes de chaque côté d’une ligne que personne n’a tracée. Devinez où il mènera cette introduction.

En somme:

Voilà à mon sens le meilleur album de Leonard Cohen depuis The Future, ce qui n’est pas peu dire.

À 77 ans, ce relent d’inspiration n’est pas insoupçonné.

Jusqu’à ce qu’il se fasse escroquer par son agent et perde une large part de sa fortune, l’homme menait une vie plus spirituelle qu’artistique. On ne sentait plus chez lui le feu des grandes années, on soupçonnait même une certaine fatigue. Le fondu de sortie a été brusquement interrompu et la contrainte financière semble avoir été bénéfique, enfin plus pour le créateur que pour le praticien zen.

Cohen fut magistral sur scène lors de sa dernière tournée, l’un des plus beaux récitals de chanson qu’il m’ait été donné de chroniquer.

L’inspiration, la finesse et la verdeur sont également au rendez-vous de cet Old Ideas. Sobre et sage, cet album a beau se fonder sur un paquet de «vieilles idées» musicales (blues, country, gospel, folk, traditions juives d’Europe orientale, etc.) et poétiques (les siennes en l’occurrence), notre Leonard n’en réussit pas moins cet amalgame idéal qu’il n’arrivait pas à couler dans Ten New Songs ou Dear Heather.

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Mardi 24 janvier 2012 | Mise en ligne à 12h10 | Commenter Commentaires (14)

David Giguère vise haut

David Giguère Hisser Haut

Hisser haut: voilà la première douzaine de chansons signées David Giguère et lancées sous étiquette Audiogram. On vous en épargne les titres, on tente des qualificatifs.

Blessé : Y a pas un dépanneur qui dépanne vraiment, que d’l'alcool en bouteille comme un pansement.

Fugitif: sur une terrasse, il fait l’éloge de la fuite, rêve de son propre départ et des récits au retour avec réconciliation conjugale à la clef.

Amoureux : J’ai découvert un atelier / Où tu prépares le montage d’un collage, / Notre collage à nous.

Séduit et inquiet d’un possible rejet : Mais que ferez-vous de moi après le coup…

Accro: Et à son jeu j’ai tout perdu / Mais moi je m’en fous car sous sa robe se cache une issue…

Nuitard démissionnaire… non sans regrets : Dans l’écho de l’Esco / C’en est trop / J’en ai marre je te quitte pour toujours… Et les miettes de nous s’éparpillent dans la ville , / Je nous vois partout…

Ébloui: C’est sûrement les vapeurs qui me montent à la tête, qui me font dire que ta splendeur me convie à la plus belle des fêtes…

Hamster en tête : Et dans l’attente / J’en ai écrit des scénarios. / Plus ou ou moins laids. / Plus ou moins beaux…

Médusé par Madame M: Il y a mon coeur qui fait trois tours, dix milles détours pour arriver jusqu’à ma tête…

Jusqu’au boutiste: Dans nos extrêmes c’est là où je t’aime / Oui ça fait mal, c’est bien normal…

Autobiographique : Moi j’ai quatre ans, y fait beau, on est samedi, / Pis vos problèmes gardez-les je les comprends pas / Moi j’ai quatre ans pis je veux chanter des La La La…

Petit garçon de maman : Allo maman / J’ai rencontré des gens / Qui me croient beaucoup plus grand / Que je suis réellement…

Rarissime à se lancer au début de 2012, il ne passe pas inaperçu. David Giguère a encore des croûtes à manger à tous points de vue, on n’est pas en train de se rouler par terre mais… ce garçon de 23 ans a une patte qui mérite attention.

Le son pop indie de David Giguère s’inscrit dans cette période indie… qui tire peut-être à sa fin. En attendant le prochain cycle, on peut dire que les arrangements, la réalisation (Pierre-Philippe «Pilou» Côté) et le parrainage d’Ariane Moffatt (présente sur l’album) ne sont pas décalés comme l’ont été tant d’enregistrements québécois francophones au cours des dernières années. Des albums comme celui-ci, il s’en fait en anglais depuis une bonne décennie au moins, vieux motard que jamais en français.

Quant à cette langue qui aborde exclusivement l’intimité, elle est certes supérieure à la moyenne locale, mais nécessite encore plusieurs sessions de varlope.

Quant à la zizique, les mélodies et refrains sont accrocheurs, les montées dramatiques font le travail, les arrangements de cordes et de vents sont soignés, les machines utilisées à bon escient, la voix facile à identifier.

Oui, il y a du talent là-dessous. Oui, David Giguère vise haut. Nous verrons bien ce qu’il en adviendra. Hisser haut est mis en vente ce mardi 24 janvier, le lancement officiel aura lieu au National ce jeudi, 20h. Ouvert à tous.

Qui est ce mec au juste ? Allons voir sur son site perso :

« Diplômé de l’Option Théâtre du Collège Lionel-Groulx, Giguère s’est déjà illustré sur les planches de plusieurs théâtres montréalais en tant que comédien et concepteur sonore. Il a également pu être remarqué parmi la distribution du film de l’été, Starbuck. Les cinéphiles se rappelleront avec émotion d’une scène durant laquelle il interprète, seul à la guitare, L’Atelier. La musique est partie prenante de la vie créative de Giguère, pianiste et guitariste, depuis toujours. »

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Écoute de l’album en continu sur Audiogram

Interview d’Émilie Côté sur lapresse.ca

David Giguère – L’atelier from David Giguère on Vimeo.

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