
Bon Iver au Métropolis / crédit photo: André Pichette
Les artistes talentueux traversent tous une période de grâce au premier tiers de leur existence. Cela se produit lorsqu’un langage singulier et brillant a été parfaitement mis au point. Lorsque le buzz a fait son oeuvre. Lorsque le public récemment conquis est prêt à prendre les risques de l’avancée formelle. Lorsque contenu, contenant et émotion se rencontrent au faîte de la montagne. Lorsque l’artiste sort du monde virtuel et va à la rencontre de son public en chair et en os.
Justin Vernon, alias Bon Iver, a touché un auditoire important au cours des trois dernières années. Son premier album, dont la puissance était directement proportionnelle à une rupture amoureuse, avait frappé dans le mille. Un EP a suivi, et puis cet autre album sans titre, cyber-folk-rock plus arrangé, plus orchestral, plus proche de la musique de chambre.
Comme un seul homme, Bon Iver s’est déjà produit à Montréal devant un auditoire relativement confidentiel. Les choses ont bien changé: il peut désormais compter sur une masse de fans beaucoup plus considérable. Ainsi, lundi soir, dans un Métropolis à guichets fermés, nous avons vécu un moment de grâce. À mon sens le plus beau de 2011 au chapitre de la chanson dite indie, enfin celle présentée sur les scènes de Montréal.
Concert plus musclé que la facture de son récent album, encore plus orchestré, d’énergie plus rock, avec moins de filtres synthétiques au menu. De ces dizaines de concerts indies auxquels j’ai assisté cette année, aucun n’a grimpé aussi haut que celui de Bon Iver.
La qualité de ce répertoire encore jeune, la voix de son créateur, la force de frappe de son accompagnement (neuf musiciens sur scène en l’incluant), la qualité des arrangements, l’originalité des concepts d’improvisation, l’utilisation circonspecte de la lutherie (cordes électriques et acoustiques, cuivres et anches, claviers, etc.) le vaste registre de l’expression musicale (de la ténuité à la déflagration), la compétence ces musiciens (Colin Stetson et autres pointures), bref tout était en place pour une soirée qui ajoutera un continent à tous les hémisphères présents.
Cette relecture sur scène constitue en soi la matière d’un nouvel album ! À tout le moins d’un DVD.
Oui, certains déplorent déjà que Bon Iver est en voie de devenir grand public. Oui, nous assistons aux dernières phases de cette relative intimité avec ses «early adopters» avant qu’il n’ait plus d’autre choix que de remplir les arénas – enfin, pour un moment de sa carrière. Oui, Bon Iver est mis quatre fois en nomination au Grammys… pour les meilleures raisons en ce qui me concerne. Lorsqu’un artiste de cette qualité devient mainstream, je ne peux que m’en réjouir.
Peut-être Justin Vernon a-t-il tiré le maximum de son expression et ce qui s’ensuivra ne sera que léger raffinement, comme on le constate déjà chez Feist pour citer une production récente qu’on a pu apprécier sur une scène montréalaise. Peut-être sera-il en mesure de renouveler la proposition et la mener encore plus loin. Quoi qu’il advienne, profitons de cette période de grâce et souhaitons une autre escale de cette même tournée.
Voici la liste des chansons au programme de la soirée selon setlist.fm.
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