Alain Brunet

Archive, juin 2011

darcy-james-argue

Mardi soir, le Gesù était rempli aux trois quarts pour y découvrir la Secret Society de Darcy James Argue, un orchestre new-yorkais de 18 musiciens sous la direction de ce compositeeur et arrangeur originaire de Vancouver. Quelques centaines de festivaliers curieux sont allés à la rencontre d’illustres inconnus (sauf la trompettiste Ingrid Jensen ?) venus à ce très grand happening somme toute assez grand public dans ses déclinaisons jazzistiques. Public attentif, de plus en plus conquis au fur et à mesure qu’a progressé cette performance aussi dense que nourrissante.

Ayons confiance, la grande qualité de ce discours orchestral fera son chemin. La Secret Society n’a qu’un album à son actif (Infernal Machines), de petits moyens et un pouvoir d’attraction qui relève de l’internet viral et du bouche à oreille – sans compter quelques chroniqueurs convaincus. Avouons qu’il faut être un peu cinglé pour mener une telle galère… mais après écoute de son album et du premier concert de la Secret Society à Montréal, on donnera raison à Darcy James Argue de poursuivre cette entreprise risquée.

Pour en lire plus long: ma critique de la Secret Society de Darcy James Argue

Apex

Bunky Green et Rudresh Mahanthappa / Crédit photo: Diane Dulude

Bunky Green, 76 ans, est un autre secret bien gardé du jazz contemporain. Plutôt que de vivre de la scène et de l’enregistrement, il passé le plus clair de sa carrière dans l’enseignement de la musique, soit à la Chicago State University et la University of North Florida de Jacksonville. Joueur de très haut niveau, Bunky Green a clairement participé à l’avancement du discours au saxophone alto. À son écoute, on ne s’étonne pas que Steve Colemen et Greg Osby le considèrent parmi leurs influences cruciales.

Retraité, il s’est remis à jouer et partager des projets excitants comme celui-ci: Apex, concept bi-générationnel, créé de concert avec Rudresh Mahanthappa. On connaît ce dernier depuis quelques années, notamment dans le cadre de l’album concept Miles in India. Brillant, visionnaire, fin connaisseur des expressions modernes et contemporaines du jazz, sans compter la musique classique indienne dans laquelle il baigne depuis toujours vu ses origines.

Cela dit, la musique indienne n’a rien de proéminent dans ce projet Apex, que l’on peut d’ailleurs écouter sous étiquette PI Recordings On peut en débusquer les inflexions dans certains thèmes, certaines impros mais bon, il s’agit avant tout d’une rencontre avec Bunky Green. Quelle rencontre, mes amis. Qui plus est, accompagnement des plus étourdissants: Matt Mitchell au piano, Carlo de Rosa à la contrebasse, Damion Reid à la batterie.

Dave Holland Duo avec Kenny Barron_© FIJM _Denis Alix -0010

Côté Dave Holland, j’ai assisté aux deux concerts présentés au Théâtre Jean-Duceppe… et je me pointe assurément ce soir à celui qui le lie à l’oudiste tunisien Anouar Brahem et son compatriote britannique John Surman.

Le premier volet avec Kenny Barron ? Pur comfort food. La tradition dans sa relecture la plus compétente qu’on puisse l’imaginer. Kenny Barron est un pianiste extrêmement rigoureux, parfait dans ses exécutions. Un musicien classique, en quelque sorte, dont la contribution consiste essentiellement à raffiner dans le détail ce que d’autres ont inventé. Kenny Barron est certes un super pianiste mais n’a jamais dépassé la reproduction virtuose assortie de quelques améliorations. Difficile, en ce sens, d’en déterminer la personnalité tant ce jeu est conformiste. Il faut y voir une visite au musée. Pour quiconque veut se plonger dans le jazz moderne des années 40, 50 et 60 et en découvrir la résultante sur scène, Kenny Barron est le candidat idéal. À moins que l’on préfère les albums des véritables innovateurs du piano dont il s’applique à évoquer. Derrière le pianiste, il va sans dire, c’est «la Rolls Royce» de l’accompagnement pour le citer. Quiconque bénéficie du soutien du célébrissime contrebassiste en arrive à une telle conclusion.

Le lendemain au même Théâtre Jean-Duceppe, pas grand-chose de neuf sous le soleil. Le langage de Dave Holland en quintette est archi-connu des jazzophiles, archi-intégré… et toujours joué avec la ferveur et l’enthousiasme nécessaires à cet exercice de très haute voltige. Une fois aux trois ou quatre ans, ce n’est pas de trop que de passer une heure et demie avec ce quintette dirigé par le sexagénaire. Les innovations ne sont plus repérables dans ce langage à cinq, ce qui laisse deviner un ralentissement conceptuel. Normal. Dave Holland a donné ! Cela étant, il y a de quoi être encore impressionné voire ravi par cette exécution si puissante. Chris Potter ? Encore wow. Robin Eubanks ? Encore wow. Nate Smith ? Encore wow. Steve Nelson ? Encore wow. À peu près aucun rythme binaire au programme, des solistes hallucinants du début à la fin et cette polyphonie spontanée qui consiste à exposer simultanément deux ou trois solistes.

Oui, on connaît. Mais il est bien de commander de nouveau un grand plat qu’on a déjà goûté.

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Mercredi 29 juin 2011 | Mise en ligne à 15h41 | Commenter Commentaires (22)

Soirée de mardi au FIJM: Tigran, Gretchen, Fly Trio…

tigran-hamasyan-aratta rebirth

Lorsque, l’an dernier, j’ai absorbé la matière de Red Hail, premier album de son groupe Aratta Rebirth, je m’étais dit que çette musique de Tigran Hamasyan aurait assurément l’effet d’une bombe lorsque jouée à Montréal. Au FIJM, on avait préféré présenter le pianiste en solo et en tant que sideman – du batteur Ari Hoenig. On l’a même ramené en solo une deuxième fois, question de tester notre patience. Bombe à retardement, donc.

La minuterie avait été fixée le 28 juin 2011, au Gesù à guichets fermés, 22h30. La bombe a finalement sauté. Près de deux heures de déflagrations!!! Certains mettront des jours à se remettre de ses effets collatéraux.

Si l’album Red Hail exhale des arômes de métal, sa version concert rappelle un tant soit peu le rock progressif, de par la lourdeur et la complexité de l’écriture proposée. Pendant que le piano de Tigran, la basse/contrebasse de Sam Minaie et la percussion de Nate Wood posent les bases de béton, la voix féminine et le saxophone (plus souvent soprano que ténor) tracent des lignes aériennes, absolument fabuleuses. Lignes inspirées du patrimoine musical arménien comme l’expliquait son compositeur en interview, et qui se fondent comme par magie dans une esthétique qui n’a rien à voir à priori.

Exposées par la chanteuse Areni Agbabian et le saxophoniste Ben Wendel, ces tracés mélodiques pour le moins sinueux font le contrepoids avec cette lourdeur émanant des autres instruments qui partagent la même complexité rythmique. Quant aux improvisations du pianiste et concepteur de cette musique carrément incendiaire, elles sont démentes. À son ensemble, Tigran Hamasyan impose une ferveur hors du commun. L’énergie du rock, le feu au cul! Qui plus est, la compétence : ces jeunes musiciens sont tous excellents, tant dans l’exécution des consignes de leur leader que dans l’impro. Imaginez… Tigran aura 24 ans dans quelques jours. Imaginez la suite!

Pour en lire plus long : ma critique d’Aratta Rebirth

Gretchen parlato

Pour cette première rencontre importante avec les jazzophiles montréalais (on exclut les performances plus ou moins confidentielles de l’an dernier au Savoy), cependant, il fallait évaluer si cette délicatesse pouvait confirmer le ravissement ressenti au salon ou dans le casque d’écoute. Au sortir du concert de mardi, c’était clair et net : cette Gretchen Parlato est extrêmement douée.

Elle a réussi à y imposer l’attention, le respect, et faire en sorte que son art si sensible puisse s’incruster dans les cœurs et les têtes. Un seul bémol , cependant : j’aurais aimé un peu plus d’expressivité de la part de son groupe, à mon sens trop en retrait pour le talent de ses membres - le batteur Jamire Williams, le pianiste Aaron Parks, le contrebassiste, chanteur et guitariste Alan Hampton sont parmi les meilleurs jeunes musiciens de New York… Mais voilà, ils ne jouent pas toujours avec Gretchen Parlato dont le groupe régulier n’a pas été réuni à Montréal. D’où cette relative retenue…

A-t-elle conquis unilatéralement le public ayant rempli L’Astral ? Bien sûr, il y avait un petit buzz médiatique, dont un article fervent de La Presse titré La chanteuse jazz de l’heure, mais…À en observer les réactions dans l’amphithéâtre rempli à capacité, j’ose croire que Gretchen Parlato en a conquis plus d’un … Et qui répandront la bonne nouvelle pour la suite des choses.

Pour en lire plus long: ma critique de Gretchen Parlato

mark-turner-saxophone-larry-grenadier

Ce qui frappe à l’écoute de ce Fly Trio sans instrument harmonique? L’équilibre des individualités à travers un réel travail collectif : Mark Turner, sax ténor et soprano, Larry Grenadier, contrebasse, Jeff Ballard, batterie. L’imbrication parfaite de chacune des parties. Le travail harmonique à deux voix. L’élégance des lignes qui s’enlacent, tant dans l’improvisation que dans la structure. L’unité et la cohérence du discours. Cette réelle intensité sous-tendue au calme apparent de l’expression.

Tout est question de subtilité avec ce Fly Trio. Contemplation, écoute attentive des éléments en haute altitude.
Au programme de cette superbe séquence, Festival Tune, The Year of the Snake, CJ, Lady B, Kingston, une évocation de Cole Porter, on en passe. Des pièces vraiment composées par chacun, créées pour trois et jouées à trois.

En ce début de mardi soir au Gesù, il fut exclusivement question de beauté.

Pour en  lire plus long: ma critique du Fly Trio

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Geri Allen Timeline

Lundi au Gesù, la grande Geri Allen a surpris quiconque ne savait pas l’instrumentation de Timeline, l’ensemble dont elle mène les destinées: piano, contrebasse, batterie et… claquettes! Un album en témoigne, d’ailleurs, sous étiquette Motema Music.

Fière de ses origines et de la trajectoire des siens en terre d’Amérique, la pianiste a le souci de mettre en relief le savoir-faire artistique afro-américain. Dans cette optique, elle a choisi d’intégrer la danse à claquettes comme forme d’art actuelle, visionnaire, raffinée, et non comme le banal reliquat d’une culture révolue. Ainsi, elle a recruté le danseur Maurice Chestnut, véritable surdoué de cette pratique que son employeure transforme en percussionniste de haut niveau.

Pour en lire plus long sur Geri Allen, on clique.

Comme un Ribot en cage

J’ai bien peur d’avoir loupé le seul vrai bon concert de Marc Ribot, c’est-à-dire Ceramic Dog, présenté samedi soir. Bon bon, je vois déjà les défenseurs de John Cage se lever et défendre le visionnaire disparu. Depuis que j’exerce ce métier, John Cage est un personnage de la musique contemporaine qui polarise les mélomanes. Même les plus ouverts. Personnellement, j’ai tout essayé, je conclus encore que Cage est un musicologue visionnaire, un grand intellectuel de la musique nouvelle… et un compositeur dont je ne saisis pas la pertinence. Enfin la pertinence qu’on lui prête.

Marc Ribot, lui, semble l’avoir saisie puisqu’il a consacré un projet entier à l’endroit de John Cage: Caged Funk, qu’il présentait hier au Théâtre Jean-Duceppe. D’entrée de jeu, on laisse l’impression qu’il s’agira d’une performance avant-funk bien sentie, dans la lignée de James Blood Ulmer, Defunkt ou Ronald Shannon Jackson & the Decoding Society.

Oh que non !

On aura tôt fait de se plonger dans l’étrange reconstruction de Sonata For Two Voices, qui met en relief la complexité rythmique de cette oeuvre cagienne et une relecture de notre époque qui déborde largement le cadre de la musique contemporaine acoustique à laquelle on peut s’attendre. Les musiciens impliqués ne sont pas les moindres Bernie Worrell, claviers et piano préparé (on l’a vu naguère aux côtés de Talking Heads, rappelez-vous), Brad Jones, basse, JT Lewis, batterie, DJ Logic, tables tournantes et bidules électroniques, Marco Capelli, guitares et guitares «préparées». D’autres oeuvres de Cage auront été relues au cours de cette heure et demie - Imaginary Landscape No.1, Rosart Mix, notamment.

Ceux qui me lisent savent que je n’ai aucun problème avec le bruitisme, l’électro d’avant-garde ou le hip hop abstrait. Je n’en demeure pas moins perplexe au lendemain d’un exercice qui m’avait tout l’air d’un travail préliminaire. D’une ébauche, d’un oeuvre inachevée voire loin d’être achevée. Ou encore… rigoureusement crédule quant à l’oeuvre de Cage.

esperanza-spalding


Esperanza pleine de grâce… et déjà très pop

Par curiosité professionnelle, je me suis pointé au Théâtre Maisonneuve afin d’y constater le «phénomène Esperanza». Archi plein ? Mets-en.

Bénie des dieux, ce petit bout de chanteuse et contrebassiste est d’ores et déjà devenue une vedette du jazz pop. Oui, on peut dire jazz pop car il est vraiment question de jazz dans sa proposition, même cette Chamber Music Society dont elle exploitait lundi la matière: trio de jazz, quatuor à cordes, choriste. Petit orchestre de chambre, donc, au service de références jazzistiques et compléments classiques pour la plupart connus de tout mélomane qui se respecte.

Gros Grammy 2011 à l’appui («best new artist», un des plus importants de l’entière sélection), Esperanza joint désormais un public beaucoup plus vaste que celui des jazzophiles et on ne s’en plaindra pas. La planète jazz a un besoin urgent de nouvelles tête d’affiches. Celles des époques antérieures se font vieilles et sont disparues et l’industrie de la musique ne s’est vraiment pas affairée à les remplacer, préférant mettre de l’avant les Norah Jones de ce monde et ainsi friser la fausse représentation jazzistique.

Alors ? Rien de neuf sous le soleil d’Esperanza dont je connais la musique depuis les débuts (interview, critiques d’albums et de concerts), mais une musique de qualité, au confluent du jazz moderne et de la pop culture. La qualité de son jeu à la contrebasse, la qualité de son chant et sa beauté flamboyante concourent à la rendre attractive auprès du grand public. Je l’avais déjà entendue à quelques reprises, et je ne lui ai jamais trouvé de grandes qualités de compositrice et je préfère l’entendre jouer au sein de la formation que dirige Joe Lovano (Us Five). Mais bon, je ne ferai certainement pas des gorges chaudes parce qu’elle a un succès populaire.

Stéphane Belmondo: jazz… jazz

Quand je me suis pointé au Gesù à 22h30, je n’avais pas pris connaissance du personnel entourant le trompettiste et bugliste français. Et puis je me suis rendu compte que Kirk Lightsey officiait au piano, Billy Hart à la batterie et Sylvain Romano à la contrebasse. Rencontre franco-américaine, donc. Voilà une très occasion de se replonger dans le jazz moderne, période plus ou moins 1955-1965, avec des musiciens ayant vécu cette grande époque hardbop et ce qui s’ensuivit. Lorsqu’il est joué par d’authentiques praticiens issus de cet âge d’or du jazz moderne, lorsque ces musiciens s’expriment avec ferveur dans ce registre, on ne peut que ronronner de satisfaction.

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