
Mardi soir, le Gesù était rempli aux trois quarts pour y découvrir la Secret Society de Darcy James Argue, un orchestre new-yorkais de 18 musiciens sous la direction de ce compositeeur et arrangeur originaire de Vancouver. Quelques centaines de festivaliers curieux sont allés à la rencontre d’illustres inconnus (sauf la trompettiste Ingrid Jensen ?) venus à ce très grand happening somme toute assez grand public dans ses déclinaisons jazzistiques. Public attentif, de plus en plus conquis au fur et à mesure qu’a progressé cette performance aussi dense que nourrissante.
Ayons confiance, la grande qualité de ce discours orchestral fera son chemin. La Secret Society n’a qu’un album à son actif (Infernal Machines), de petits moyens et un pouvoir d’attraction qui relève de l’internet viral et du bouche à oreille – sans compter quelques chroniqueurs convaincus. Avouons qu’il faut être un peu cinglé pour mener une telle galère… mais après écoute de son album et du premier concert de la Secret Society à Montréal, on donnera raison à Darcy James Argue de poursuivre cette entreprise risquée.
Pour en lire plus long: ma critique de la Secret Society de Darcy James Argue

Bunky Green et Rudresh Mahanthappa / Crédit photo: Diane Dulude
Bunky Green, 76 ans, est un autre secret bien gardé du jazz contemporain. Plutôt que de vivre de la scène et de l’enregistrement, il passé le plus clair de sa carrière dans l’enseignement de la musique, soit à la Chicago State University et la University of North Florida de Jacksonville. Joueur de très haut niveau, Bunky Green a clairement participé à l’avancement du discours au saxophone alto. À son écoute, on ne s’étonne pas que Steve Colemen et Greg Osby le considèrent parmi leurs influences cruciales.
Retraité, il s’est remis à jouer et partager des projets excitants comme celui-ci: Apex, concept bi-générationnel, créé de concert avec Rudresh Mahanthappa. On connaît ce dernier depuis quelques années, notamment dans le cadre de l’album concept Miles in India. Brillant, visionnaire, fin connaisseur des expressions modernes et contemporaines du jazz, sans compter la musique classique indienne dans laquelle il baigne depuis toujours vu ses origines.
Cela dit, la musique indienne n’a rien de proéminent dans ce projet Apex, que l’on peut d’ailleurs écouter sous étiquette PI Recordings On peut en débusquer les inflexions dans certains thèmes, certaines impros mais bon, il s’agit avant tout d’une rencontre avec Bunky Green. Quelle rencontre, mes amis. Qui plus est, accompagnement des plus étourdissants: Matt Mitchell au piano, Carlo de Rosa à la contrebasse, Damion Reid à la batterie.

Côté Dave Holland, j’ai assisté aux deux concerts présentés au Théâtre Jean-Duceppe… et je me pointe assurément ce soir à celui qui le lie à l’oudiste tunisien Anouar Brahem et son compatriote britannique John Surman.
Le premier volet avec Kenny Barron ? Pur comfort food. La tradition dans sa relecture la plus compétente qu’on puisse l’imaginer. Kenny Barron est un pianiste extrêmement rigoureux, parfait dans ses exécutions. Un musicien classique, en quelque sorte, dont la contribution consiste essentiellement à raffiner dans le détail ce que d’autres ont inventé. Kenny Barron est certes un super pianiste mais n’a jamais dépassé la reproduction virtuose assortie de quelques améliorations. Difficile, en ce sens, d’en déterminer la personnalité tant ce jeu est conformiste. Il faut y voir une visite au musée. Pour quiconque veut se plonger dans le jazz moderne des années 40, 50 et 60 et en découvrir la résultante sur scène, Kenny Barron est le candidat idéal. À moins que l’on préfère les albums des véritables innovateurs du piano dont il s’applique à évoquer. Derrière le pianiste, il va sans dire, c’est «la Rolls Royce» de l’accompagnement pour le citer. Quiconque bénéficie du soutien du célébrissime contrebassiste en arrive à une telle conclusion.
Le lendemain au même Théâtre Jean-Duceppe, pas grand-chose de neuf sous le soleil. Le langage de Dave Holland en quintette est archi-connu des jazzophiles, archi-intégré… et toujours joué avec la ferveur et l’enthousiasme nécessaires à cet exercice de très haute voltige. Une fois aux trois ou quatre ans, ce n’est pas de trop que de passer une heure et demie avec ce quintette dirigé par le sexagénaire. Les innovations ne sont plus repérables dans ce langage à cinq, ce qui laisse deviner un ralentissement conceptuel. Normal. Dave Holland a donné ! Cela étant, il y a de quoi être encore impressionné voire ravi par cette exécution si puissante. Chris Potter ? Encore wow. Robin Eubanks ? Encore wow. Nate Smith ? Encore wow. Steve Nelson ? Encore wow. À peu près aucun rythme binaire au programme, des solistes hallucinants du début à la fin et cette polyphonie spontanée qui consiste à exposer simultanément deux ou trois solistes.
Oui, on connaît. Mais il est bien de commander de nouveau un grand plat qu’on a déjà goûté.
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