
Pour clore l’année 2010, voici ma dernière sélection. Je peux dire avoir écouté une caisse et demie d’albums de jazz cette année, en plus d’avoir assisté à plusieurs douzaines de concerts impliquant l’improvisation. Bien entendu, ce pourrait être plus si je m’y concentrais exclusivement. Et puisque ce n’est vraiment pas mon genre de m’en contenter que d’un seul, voici dix de mes albums préférés.
Bonne lecture, et bonne année à notre entière communauté de lecteurs et d’intervenants !

Dave Douglas Keystone
Spark of Being (3CD)
Greenleaf
Inspirée d’une relecture audiovisuelle de Frankenstein,le film originel, cette démarche a été menée de concert avec le cinéaste Bill Morrison. Encore parmi les meilleurs chercheurs du jazz actuel, le trompettiste et compositeur Dave Douglas a créé un triptyque de haute volée. Trois albums autour du même concept, trames pour l’image, pour le son, pour l’album comme pour le concert. D’ailleurs un des mes concerts préférés au dernier Festival international de jazz de Montréal.
Voilà pour le jazz d’aujourd’hui une des plus importantes zones de rencontres entre toutes les lutheries, acoustique, analogique, numérique. Et Dieu sait que le jazz a souvent raté ces rendez-vous, pourtant essentiels à son évolution. On peut comprendre la difficulté. Faire cohabiter ces lutheries sans perdre l’esprit du jazz contemporain, c’est tout un contrat. Or, on peut se réjouir qu’un (trop rare) leader esthétique comme Dave Douglas y consacre un part importante de ses énergies.
Et fait des trouvailles là où le jazz a souvent piétiné. Ce triptyque en montre la direction.

Jason Moran
Ten
Blue Note
Le pianiste Jason Moran n’est plus parmi les musiciens à découvrir, à nous maintenant de découvrir l’édifice d’une œuvre exceptionnelle, et dont cet album est à mon sens la plus belle pierre. Composé du batteur Nasheet Waits et du contrebassiste Tarus Mateen, le trio de Jason Moran peut difficilement faire mieux aux chapitre de la singularité du jeu ou de l’équilibre entre tradition jazzistique, présent et avenir de la forme.
À la différence d’un Brad Mehldau, Moran porte en lui un patrimoine pianistique black. L’articulation, le rythme, les concepts de dissonance, et les choix esthétiques rappellent des musiciens issus de la grande expérience afro-américaine sur le territoire pianistique, je pense à Jaki Byard, Mal Waldron, Randy Weston, Andrew Hill, évidemment Monk.
Connaisseur d’autres musiques contemporaines de haut niveau, Jason Moran crée un amalgame profondément actuel, incarné, à l’honneur de ses racines et de son ouverture. On se réjouit d’autant plus de sa participation probante dans le quartette du vétéran saxophoniste Charles Lloyd – aux côtés du contrebassiste Reuben Rogers et du batteur Eric Harland.

John Escreet
Don’t Fight The Inevitable
Mythology Records
&
The Story
Sans titre
Parmi les flux important d’énergies nouvelles from New York, je retiens l’Anglais John Escreet, 26 ans, né à Doncasterm, élevé au Royaume-Uni, établi dans la Grosse Pomme depuis qu’il y a complété ses études à la Manhattan School of Music. Étudiant de Jason Moran et Kenny Barron, il a eu tôt fait d’imposer sa patte. Ce qu’on découvre de lui sur l’album Don’t Fight The Inevitable mène à croire à une carrière de premier plan.
Virtuosité, vision, multiplicité des références, très forte connaissance de la musique contemporaine de tradition classique, leadership, entourage de haut niveau – appui du saxophoniste David Binney qui coproduit cet album, sans compter le trompettiste Ambrose Akinmusire, le contrebassiste Matt Brewer et le batteur Nasheet Waits. Tout sourit à cet excellent musicien dont les choix compositionnels illustrent parfaitement la nature du jazz contemporain. Un jazz capable de fédérer les mélomanes parce suffisamment balisé, mais bien assez audacieux et exigeant pour les bousculer.
Pour en savoir davantage sur John Escreet, il faut aussi découvrir l’ensemble The Story, constitué d’un section rythmique montréalaise transplantée dans la Grosse Pomme (Zack Lober, contrebasse, Greg Ritchie, batterie) et de saxophonistes on ne peut plus plus imaginatifs (Lars Dietrich, sax alto, Samir Zarif, sax ténor). Les ponctions de minimalisme américain y sont particulièrement étonnantes.

Nik Bärtsch’s Ronin
Llyria
ECM
Peu connu en Amérique du Nord, ce pianiste et compositeur suisse-allemand investit un monde sonore au confluent du jazz contemporain et de la musique écrite de tradition européenne. Ronin, le quintette de Nik Bärtsch, improvise de manière succincte voire minimaliste. Paradoxalement, on ressent de ce groupe une formidable impulsion -Andi Pupato, percussions, Kaspar Rast, batterie, Björn Meyer, basse, Sha, saxophone alto et clarinette basse, Nik Bärtsch, piano.
Le musicien zurichois y concentre ses énergies à l’élaboration d’un langage collectif, langage inédit fondé sur de très solides propositions polyrythmiques, qui puisent dans le jazz moderne, le funk ou même le rock. On ne s’en étonnera pas que Nik Bärtsch se soit penché sur les oeuvres de Steve Reich, Philippe Glass, Morton Feldspath et John Cage. Après écoute des albums Lyric (2010), Colon (2008), REA (2004), Random (2002), on constate que influences sont parfaitement intégrées à son langage.
On peut dire de ce quintette qu’il est visionnaire et qu’il gagnera beaucoup d’adeptes au cours des années qui viennent.

Quest / Dave Liebman, Richie Beirach, Ron McClure, Billy Hart
Re-Dial, live in Hamburg
Outnote Records
Encore une fois, on l’observe. Des musiciens de grande expérience ne se suffisent pas à… leur grande expérience. Il leur faut poursuivre la quête jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le saxophoniste et flûtiste Dave Liebman, le pianiste Richie Beirach, le contrebassiste Ron McClure, le batteur Billy Hart, tous au service de Quest, sont de cette trempe. Comme l’était la formation originelle en 1981, avec George Mraz et Al Foster. Composé de l’actuel alignement dès 1983, le groupe s’est éclipsé de la planète jazz de 1991 à 2005. L’anniversaire d’un ami commun les aurait remis sur la piste. Et voilà que cette piste mène de nouveau à des rencontres mirobolantes.
Ce jazz post-coltranien a requis les valeurs créatives de chacun: trois pièces de Dave Liebman (Standoff, Re-Dial, The Piper at the Gates of Dawn), trois pièces de Richie Beirach (Continuum, Pendulum, Hermitage), une pièce de Ron McClure (Let Freedom Ring), une pièce de John Coltrane (Brazilia) et le déploiement de toute la science de Billy Hart qui occupe beaucoup d’espace dans cet enregistrement.
L’enregistrement public n’est pas souvent propice aux meilleurs résultats pour l’écoute en privé, mais la musique improvisée sied mieux à cet exercice lorsqu’on recueille les sons des meilleurs concerts. C’est probablement le cas de ce concert donné à Hambourg. Rencontre des plus intenses, très riche, sur le plan des structures contemporaines, structures ouvertes aux plus impétueuses improvisations.

Brad Mehldau
Highway Rider
Nonesuch
Il ne faut pas se laisser prendre au piège des réputations. Brad Mehldau est beaucoup plus que le chouchou d’une génération. Beaucoup plus qu’un pianiste populaire auprès des jazzophiles trentenaires ou dans la vingtaine. S’il s’enlisait dans la redite générationnelle (particulièrement marquée par les relectures de musiques populaires plus récentes), on conviendrait de cette formule.
Highway Rider infirme toutes appréhensions à ce titre. Réalisé par Jon Brion, cet ambitieux CD double a réuni les précieux collaborateurs de Brad Mehldau, le batteur Jeff Ballard et le contrebassiste Larry Grenadier, auxquels s’ajoutent le saxophoniste Joshua Redman, le batteur Matt Chamberlain et un orchestre symphonique sous la direction de Dan Coleman.
En résulte l’entreprise la plus ambitieuse de Brad Mehldau en tant que compositeur, leader et concepteur. Récit substantiel, vaste fresque dont espère la présentation sur scène. Une mission que devrait normalement s’acquitter le Festival international de jazz Montréal en 2011.

Charles Lloyd Quartet
Mirror
ECM
Depuis l’album Jumping the Creek paru en 2005, le vétéran Charles Lloyd est sur une lancée exceptionnelle.
L’espace conquis par l’ensemble du septuagénaire est l’un des plus créatifs et les plus élégants que le jazz contemporain puisse offrir. La souplesse, le raffinement voire la suavité des interactions, la haute direction artistique assurée par le saxophoniste, la qualité des individualités, la cohésion idéale de ce quartette mènent ce jazz à des sommets de contentement.
Depuis quelques années, le superbe pianiste Jason Moran a remplacé l’incomparable Geri Allen, il apporte au quartette une couleur très particulière dans le phrasé et les dissonances tout en faisant preuve d’une grande profondeur harmonique – il faut d’ailleurs écouter l’excellent Ten, son plus récent album en trio paru à la fin de l’été.
La section rythmique est toujours constituée de l’impeccable contrebassiste Reuben Rogers et du batteur Eric Harland, un des plus subtils de l’heure sur la planète jazz. Tout est en place pour la magie blanche de Charles Lloyd, dont ce Mirror comprend quatre pièces originales, des standards (I Fall In Love Too Easily, Monk’s Mood, Ruby My Dear), une reprise de Brian Wilson (Caroline, No) ou des chants traditionnels réarrangés comme La Llorona que la regrettée Lhasa a déjà interprétée. Le tout, il va sans dire, joué superbement par ce maître du goût.

Christine Jensen Jazz Orchestra
Treelines, avec la participation d’Ingrid Jensen
Justin Time
Le jazz montréalais a produit plusieurs albums de haute tenue en 2010 – Samuel Blais, Pierre Labbé, Fraser Hollins, Jazzlab. Je choisis d’abord celui du Christine Jensen Jazz Orchestra car ce big band s’inscrit parmi les meilleures formations du genre. Dans la lignée de Maria Schneider et de Gil Evans, notre Christine Jensen peut se targuer d’avoir créé sa propre facture, des choix harmoniques, des ponctuations, des couleurs orchestrales et un lyrisme qui lui sont propres.
Sauf la superbe soliste new-yorkaise Ingrid Jensen, sœur aînée dont le jeu de trompette est l’un des plus accomplis sur la planète jazz en 2010, que des Montréalais sont mis à contribution dans l’univers de Christine.
Le personnel de ce magnifique Orchestra est certes plus anglophone que francophone, n’attire peut-être pas les gros canons du jazz local. Enfin, ceux qu’on médiatise à gogo en haute saison festivalière. Le noyau de cet orchestre (Christine et son mari Joel Miller, Fraser Hollins, Aaron Doyle, etc.) s’est fréquenté jadis à l’université McGill au tournant des années 90, avant de s’établir définitivement dans cette île. Depuis, ce noyau s’est fondu dans le paysage montréalais et créé tout un pan de jazz nouveau.
Et alors ? Il y a lieu d’être fier qu’un tel orchestre réside dans cette île. Oui, estimons-nous chanceux de pouvoir compter ces musiciens parmi nous. Le Christine Jensen Jazz Orchestra ne propose rien d’autre que raffinement et créativité.

Pierre Labbé + 12
Tremblement de fer
Ambiances magnétiques
Cette musique a d’abord pris forme dans le cadre d’un ambitieux projet de l’Off Festival, qui réunissait à l’origine un nombre beaucoup plus considérable de musiciens.
Après une douloureuse expérience de sonorisation sur scène (juin 2009), le concept a été réduit en studio à 12 musiciens. Les compositions ont été retravaillées, raffermies, complexifiées. Excellente décision de Pierre Labbé en étoffant les propositions initiales de son Tremblement de fer: il m’apparaît clair que ce jazz contemporain a atteint l’équilibre entre fines structures d’inspirations diverses (transculture, transgenres) et improvisations ferventes de très bon niveau. Saxophoniste et flûtiste, Pierre Labbé s’applique ici à faire valoir exclusivement ses talents compositeur, un art qu’il maîtrise mieux que la majorité des musiciens locaux de la mouvance jazz. Parce qu’il est capable d’y opposer les cordes (Jean René, Mélanie de Bonville, Émilie Girard-Charest, Josiane Laberge) aux vents (André Leroux, Jean Derome, Aaron Doyle, Jean-Nicolas Trottier), et de faire se déployer cette dialectique sur des échafauds de mesures composées qu’assure une excellente section rythmique (Pierre Tanguay et Clinton Ryder), derrière laquelle se tissent de singulières interventions harmoniques (Bernard Falaise, Guillaume Dostaler). Cette matière, d’ailleurs, a été jouée brillamment à l’Off Jazz, soit le 23 octobre dernier au Lion d’or. De mémorables secousses y ont frappé l’imaginaire, c’est le moins qu’on puisse dire.
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