Alain Brunet

Archive, décembre 2010

Vendredi 31 décembre 2010 | Mise en ligne à 18h01 | Commenter Commentaires (22)

Bilan 2010 / Jazz

Bonhomme de neige

Pour clore l’année 2010, voici ma dernière sélection. Je peux dire avoir écouté une caisse et demie d’albums de jazz cette année, en plus d’avoir assisté à plusieurs douzaines de concerts impliquant l’improvisation. Bien entendu, ce pourrait être plus si je m’y concentrais exclusivement. Et puisque ce n’est vraiment pas mon genre de m’en contenter que d’un seul, voici dix de mes albums préférés.

Bonne lecture, et bonne année à notre entière communauté de lecteurs et d’intervenants !

Dave Douglas Keystone Spark of Being

Dave Douglas Keystone
Spark of Being (3CD)
Greenleaf

Inspirée d’une relecture audiovisuelle de Frankenstein,le film originel, cette démarche a été menée de concert avec le cinéaste Bill Morrison. Encore parmi les meilleurs chercheurs du jazz actuel, le trompettiste et compositeur Dave Douglas a créé un triptyque de haute volée. Trois albums autour du même concept, trames pour l’image, pour le son, pour l’album comme pour le concert. D’ailleurs un des mes concerts préférés au dernier Festival international de jazz de Montréal.

Voilà pour le jazz d’aujourd’hui une des plus importantes zones de rencontres entre toutes les lutheries, acoustique, analogique, numérique. Et Dieu sait que le jazz a souvent raté ces rendez-vous, pourtant essentiels à son évolution. On peut comprendre la difficulté. Faire cohabiter ces lutheries sans perdre l’esprit du jazz contemporain, c’est tout un contrat. Or, on peut se réjouir qu’un (trop rare) leader esthétique comme Dave Douglas y consacre un part importante de ses énergies.

Et fait des trouvailles là où le jazz a souvent piétiné. Ce triptyque en montre la direction.

Jason Moran Ten

Jason Moran
Ten
Blue Note

Le pianiste Jason Moran n’est plus parmi les musiciens à découvrir, à nous maintenant de découvrir l’édifice d’une œuvre exceptionnelle, et dont cet album est à mon sens la plus belle pierre. Composé du batteur Nasheet Waits et du contrebassiste Tarus Mateen, le trio de Jason Moran peut difficilement faire mieux aux chapitre de la singularité du jeu ou de l’équilibre entre tradition jazzistique, présent et avenir de la forme.

À la différence d’un Brad Mehldau, Moran porte en lui un patrimoine pianistique black. L’articulation, le rythme, les concepts de dissonance, et les choix esthétiques rappellent des musiciens issus de la grande expérience afro-américaine sur le territoire pianistique, je pense à Jaki Byard, Mal Waldron, Randy Weston, Andrew Hill, évidemment Monk.

Connaisseur d’autres musiques contemporaines de haut niveau, Jason Moran crée un amalgame profondément actuel, incarné, à l’honneur de ses racines et de son ouverture. On se réjouit d’autant plus de sa participation probante dans le quartette du vétéran saxophoniste Charles Lloyd – aux côtés du contrebassiste Reuben Rogers et du batteur Eric Harland.

John Escreet Don't fight the inevitable

John Escreet
Don’t Fight The Inevitable
Mythology Records
&
The Story
Sans titre

Parmi les flux important d’énergies nouvelles from New York, je retiens l’Anglais John Escreet, 26 ans, né à Doncasterm, élevé au Royaume-Uni, établi dans la Grosse Pomme depuis qu’il y a complété ses études à la Manhattan School of Music. Étudiant de Jason Moran et Kenny Barron, il a eu tôt fait d’imposer sa patte. Ce qu’on découvre de lui sur l’album Don’t Fight The Inevitable mène à croire à une carrière de premier plan.

Virtuosité, vision, multiplicité des références, très forte connaissance de la musique contemporaine de tradition classique, leadership, entourage de haut niveau – appui du saxophoniste David Binney qui coproduit cet album, sans compter le trompettiste Ambrose Akinmusire, le contrebassiste Matt Brewer et le batteur Nasheet Waits. Tout sourit à cet excellent musicien dont les choix compositionnels illustrent parfaitement la nature du jazz contemporain. Un jazz capable de fédérer les mélomanes parce suffisamment balisé, mais bien assez audacieux et exigeant pour les bousculer.

Pour en savoir davantage sur John Escreet, il faut aussi découvrir l’ensemble The Story, constitué d’un section rythmique montréalaise transplantée dans la Grosse Pomme (Zack Lober, contrebasse, Greg Ritchie, batterie) et de saxophonistes on ne peut plus plus imaginatifs (Lars Dietrich, sax alto, Samir Zarif, sax ténor). Les ponctions de minimalisme américain y sont particulièrement étonnantes.

Nik Bartsch's Ronin Llyria

Nik Bärtsch’s Ronin
Llyria
ECM

Peu connu en Amérique du Nord, ce pianiste et compositeur suisse-allemand investit un monde sonore au confluent du jazz contemporain et de la musique écrite de tradition européenne. Ronin, le quintette de Nik Bärtsch, improvise de manière succincte voire minimaliste. Paradoxalement, on ressent de ce groupe une formidable impulsion -Andi Pupato, percussions, Kaspar Rast, batterie, Björn Meyer, basse, Sha, saxophone alto et clarinette basse, Nik Bärtsch, piano.

Le musicien zurichois y concentre ses énergies à l’élaboration d’un langage collectif, langage inédit fondé sur de très solides propositions polyrythmiques, qui puisent dans le jazz moderne, le funk ou même le rock. On ne s’en étonnera pas que Nik Bärtsch se soit penché sur les oeuvres de Steve Reich, Philippe Glass, Morton Feldspath et John Cage. Après écoute des albums Lyric (2010), Colon (2008), REA (2004), Random (2002), on constate que influences sont parfaitement intégrées à son langage.

On peut dire de ce quintette qu’il est visionnaire et qu’il gagnera beaucoup d’adeptes au cours des années qui viennent.

Quest Re-Dial Live in Hamburf

Quest / Dave Liebman, Richie Beirach, Ron McClure, Billy Hart
Re-Dial, live in Hamburg
Outnote Records

Encore une fois, on l’observe. Des musiciens de grande expérience ne se suffisent pas à… leur grande expérience. Il leur faut poursuivre la quête jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le saxophoniste et flûtiste Dave Liebman, le pianiste Richie Beirach, le contrebassiste Ron McClure, le batteur Billy Hart, tous au service de Quest, sont de cette trempe. Comme l’était la formation originelle en 1981, avec George Mraz et Al Foster. Composé de l’actuel alignement dès 1983, le groupe s’est éclipsé de la planète jazz de 1991 à 2005. L’anniversaire d’un ami commun les aurait remis sur la piste. Et voilà que cette piste mène de nouveau à des rencontres mirobolantes.

Ce jazz post-coltranien a requis les valeurs créatives de chacun: trois pièces de Dave Liebman (Standoff, Re-Dial, The Piper at the Gates of Dawn), trois pièces de Richie Beirach (Continuum, Pendulum, Hermitage), une pièce de Ron McClure (Let Freedom Ring), une pièce de John Coltrane (Brazilia) et le déploiement de toute la science de Billy Hart qui occupe beaucoup d’espace dans cet enregistrement.

L’enregistrement public n’est pas souvent propice aux meilleurs résultats pour l’écoute en privé, mais la musique improvisée sied mieux à cet exercice lorsqu’on recueille les sons des meilleurs concerts. C’est probablement le cas de ce concert donné à Hambourg. Rencontre des plus intenses, très riche, sur le plan des structures contemporaines, structures ouvertes aux plus impétueuses improvisations.

Brad Mehldau Highway Rider

Brad Mehldau
Highway Rider
Nonesuch

Il ne faut pas se laisser prendre au piège des réputations. Brad Mehldau est beaucoup plus que le chouchou d’une génération. Beaucoup plus qu’un pianiste populaire auprès des jazzophiles trentenaires ou dans la vingtaine. S’il s’enlisait dans la redite générationnelle (particulièrement marquée par les relectures de musiques populaires plus récentes), on conviendrait de cette formule.

Highway Rider infirme toutes appréhensions à ce titre. Réalisé par Jon Brion, cet ambitieux CD double a réuni les précieux collaborateurs de Brad Mehldau, le batteur Jeff Ballard et le contrebassiste Larry Grenadier, auxquels s’ajoutent le saxophoniste Joshua Redman, le batteur Matt Chamberlain et un orchestre symphonique sous la direction de Dan Coleman.

En résulte l’entreprise la plus ambitieuse de Brad Mehldau en tant que compositeur, leader et concepteur. Récit substantiel, vaste fresque dont espère la présentation sur scène. Une mission que devrait normalement s’acquitter le Festival international de jazz Montréal en 2011.

Charles Lloyd Quartet Mirror

Charles Lloyd Quartet
Mirror
ECM

Depuis l’album Jumping the Creek paru en 2005, le vétéran Charles Lloyd est sur une lancée exceptionnelle.
L’espace conquis par l’ensemble du septuagénaire est l’un des plus créatifs et les plus élégants que le jazz contemporain puisse offrir. La souplesse, le raffinement voire la suavité des interactions, la haute direction artistique assurée par le saxophoniste, la qualité des individualités, la cohésion idéale de ce quartette mènent ce jazz à des sommets de contentement.
Depuis quelques années, le superbe pianiste Jason Moran a remplacé l’incomparable Geri Allen, il apporte au quartette une couleur très particulière dans le phrasé et les dissonances tout en faisant preuve d’une grande profondeur harmonique – il faut d’ailleurs écouter l’excellent Ten, son plus récent album en trio paru à la fin de l’été.
La section rythmique est toujours constituée de l’impeccable contrebassiste Reuben Rogers et du batteur Eric Harland, un des plus subtils de l’heure sur la planète jazz. Tout est en place pour la magie blanche de Charles Lloyd, dont ce Mirror comprend quatre pièces originales, des standards (I Fall In Love Too Easily, Monk’s Mood, Ruby My Dear), une reprise de Brian Wilson (Caroline, No) ou des chants traditionnels réarrangés comme La Llorona que la regrettée Lhasa a déjà interprétée. Le tout, il va sans dire, joué superbement par ce maître du goût.

treelines cover

Christine Jensen Jazz Orchestra
Treelines, avec la participation d’Ingrid Jensen
Justin Time

Le jazz montréalais a produit plusieurs albums de haute tenue en 2010 – Samuel Blais, Pierre Labbé, Fraser Hollins, Jazzlab. Je choisis d’abord celui du Christine Jensen Jazz Orchestra car ce big band s’inscrit parmi les meilleures formations du genre. Dans la lignée de Maria Schneider et de Gil Evans, notre Christine Jensen peut se targuer d’avoir créé sa propre facture, des choix harmoniques, des ponctuations, des couleurs orchestrales et un lyrisme qui lui sont propres.

Sauf la superbe soliste new-yorkaise Ingrid Jensen, sœur aînée dont le jeu de trompette est l’un des plus accomplis sur la planète jazz en 2010, que des Montréalais sont mis à contribution dans l’univers de Christine.

Le personnel de ce magnifique Orchestra est certes plus anglophone que francophone, n’attire peut-être pas les gros canons du jazz local. Enfin, ceux qu’on médiatise à gogo en haute saison festivalière. Le noyau de cet orchestre (Christine et son mari Joel Miller, Fraser Hollins, Aaron Doyle, etc.)  s’est fréquenté jadis à l’université McGill au tournant des années 90, avant de s’établir définitivement dans cette île. Depuis, ce noyau s’est fondu dans le paysage montréalais et créé tout un pan de jazz nouveau.
Et alors ? Il y a lieu d’être fier qu’un tel orchestre réside dans cette île. Oui, estimons-nous chanceux de pouvoir compter ces musiciens parmi nous. Le Christine Jensen Jazz Orchestra ne propose rien d’autre que raffinement et créativité.

Pierre Labbé Tremblement de fer

Pierre Labbé + 12
Tremblement de fer
Ambiances magnétiques

Cette musique a d’abord pris forme dans le cadre d’un ambitieux projet de l’Off Festival, qui réunissait à l’origine un nombre beaucoup plus considérable de musiciens.
Après une douloureuse expérience de sonorisation sur scène (juin 2009), le concept a été réduit en studio à 12 musiciens. Les compositions ont été retravaillées, raffermies, complexifiées. Excellente décision de Pierre Labbé en étoffant les propositions initiales de son Tremblement de fer: il m’apparaît clair que ce jazz contemporain a atteint l’équilibre entre fines structures d’inspirations diverses (transculture, transgenres) et improvisations ferventes de très bon niveau. Saxophoniste et flûtiste, Pierre Labbé s’applique ici à faire valoir exclusivement ses talents compositeur, un art qu’il maîtrise mieux que la majorité des musiciens locaux de la mouvance jazz. Parce qu’il est capable d’y opposer les cordes (Jean René, Mélanie de Bonville, Émilie Girard-Charest, Josiane Laberge) aux vents (André Leroux, Jean Derome, Aaron Doyle, Jean-Nicolas Trottier), et de faire se déployer cette dialectique sur des échafauds de mesures composées qu’assure une excellente section rythmique (Pierre Tanguay et Clinton Ryder), derrière laquelle se tissent de singulières interventions harmoniques (Bernard Falaise, Guillaume Dostaler). Cette matière, d’ailleurs, a été jouée brillamment à l’Off Jazz, soit le 23 octobre dernier au Lion d’or. De mémorables secousses y ont frappé l’imaginaire, c’est le moins qu’on puisse dire.

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Mercredi 29 décembre 2010 | Mise en ligne à 21h14 | Commenter Commentaires (20)

Bilan 2010 / Musiques du monde

Bonhomme de neige 

Plus les cultures se mondialisent en cette période d’accélération de l’histoire, moins la notion de musiques du monde tient la route. La seule chose qui tienne, c’est que les musiques du monde nous semblent autres qu’anglophones, autres que celles exprimée dans notre langue d’origine ou encore notre langue d’adoption. Alors ? Chaque année en est une de découvertes aux quatre coins du monde, aux quatre coins des villes, aux quatre coins de nos quartiers. Au terme de 2010, voici une humble sélection qui résulte tout de même de centaines d’écoutes d’albums et de concerts au cours des douze derniers mois.

 
Art of Love 1
 

Robert Sadin
Art of Love * Music of Machaut
Deutsche Grammophon

Surtout connu pour ses innovations polyphoniques qui remontent au 14e siècle, le compositeur et poète médiéval Guillaume de Machaut ressurgit dans un album suave, créé en 2009 mais relancé tout récemment sur le marché nord-américain. Véritable créateur de chansons, de Machaut est sporadiquement redécouvert par des musiciens de cultures et d’horizons différents.

La direction de The Art of Love assurée par le New-Yorkais Robert Sadin, chef d’orchestre, arrangeur, directeur artistique, réalisateur. L’homme a œuvréeurs territoires de la musique moderne; Gershwin’s World de Herbie Hancock, Wayne Shorter, famille Marsalis, Lionel Loueke, Sting ou même Busta Rhymes. Les textes en vieux français ont été adaptés.

Cette musique ancienne devient musique du monde sous la baguette de Robert Sadin, car elle interpelle plusieurs genres musicaux et traditions musicales. L’initiateur du projet a mis à contribution plusieurs musiciens de la communauté jazzistique, mais aussi issus de cultures latino-américaines, nord-africaines, ouest-africaines, noires, sémites, caucasiennes, anglophones, arabophones, lusophones, francophones.

Milton Nascimento, Cyro Baptista, Brad Mehldau, Romero Lubambo, Hassan Hakmoun, Madeleine Peyroux, Lionel Loueke, Seamus Blake, Matt Shulman, on en passe. Il suffit de lire ces noms de famille pour déduire à la mosaïque culturelle et l’alignement d’étoiles.

On ne se lasse pas de cet Art of Love.

 El-Guincho-Pop-Negro-400x400

El Guincho
Pop Negro
Young Turks

L’environnement numérique n’est pas l’apanage de l’espace linguistique anglo-saxon mais… En sommes-nous encore à la petite suspicion lorsqu’une nouvelle proposition surgit dans une autre langue que l’anglais ? À l’écoute de Pop Negro, signé El Guincho, y a-t-il lieu de conclure à l’influence proéminente de l’innovation anglo-saxonne ? Nenni.

L’Espagnol Pablo Díaz-Reixa, alias El Guincho, pourrait être considéré comme le simple équivalent hispanophone de créateurs pop issus de l’ère numérique, on pense entre autres à Animal Collective. Le lien esthétique est fondé sur l’utilisation des mêmes machines dont certains effets de textures sont directement comparables. On ne peut conclure à la pâle copie pour autant. El Guincho étale dans ce Pop Negro une connaissance certaine des musiques tropicales modernes et latino-américaines. On peut se sentir ailleurs dans le monde à cette écoute, pour la langue, pour les cultures ibères et latino-américaines. Et on garde cette impression forte: notre planète ne cesse de rapetisser.

Awadi 480

Awadi
Présidents d’Afrique
Péripheria / Sélect

Artiste fondateur du hip hop ouest-africain (Positive Black Soul), le rapper sénégalais Didier Awadi a créé Présidents d’Afrique, au terme d’un demi-siècle d’indépendances africaines. Les extraits de discours présidentiels africains (sans compter Obama et Martin Luther King) deviennent prétextes à un engagement panafricain toujours crucial en 2010. Les traditions, les styles modernes, la modernité hip hop, le plurilinguisme africain, les langues coloniales, la créolophonie.

Le retour sur scène de Didier Awadi aux dernières FrancoFolies a mis la puce à l’oreille à tous ceux qui s’étaient présentés au spectacle gratuit. Voilà le résultat d’un immense travail de terrain, réalisé au terme d’une recherche étalée sur 45 pays de l’Afrique et sa diaspora.

Voilà un album ayant puisé dans les tréfonds du continent noir, ayant résumé façon hip hop son parcours socio-politique. Le panafricanisme et l’anticolonialisme ici observés dans la rhétorique ne sont pas de nouvelles notions, elles demeurent néanmoins vibrantes aujourd’hui.

Multilingue, traversé par la culture urban afro-occidentale et… par toutes les présidences africaines.

Tiken Jah Fakoly African Revolution

Tiken Jah Fakoly
African Revolution
Barclay/Universal

Quoique percutant, musclé, spectaculaire, le roots reggae de l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly souffrait de vieillissement, de redondance. Le chanteur se devait de renouveler ses propositions, ce qu’il a accompli sans conteste avec cet African Revolution, dont le processus de création s’est déplacé de Kingston, Jamaïque, à Bamako, Mali, Londres et Paris. De concert avec les réalisateurs Kevin Bacon et Jonathan Quarmby, Tiken Jah a réussi sa transition vers un reggae-pop de qualité, à la fois moderne dans ses formes et beaucoup plus proche de ses racines ouest-africaines.

Ainsi, tous les ingrédients de la quête y affichent présent, toutes les cultures impliquées dans la trajectoire du chanteur se fondent en un seul album. On se dit alors qu’il était grand temps que le reggae africain assume ses traditions, bien au-delà de ses emprunts jamaïcains.

Ainsi, la lutherie acoustique que préconise Tiken Jah Fakoly (en plus de l’instrumentation qu’on lui connaissait) confère à cette musique populaire une fraîcheur renouvelée. Le message, lui, reste extrêmement simple, assimilable pour tous les citoyens d’Afrique. Qui peut le reprocher à Tiken Jah, dont la patrie nage actuellement dans la confusion ?

Afrocubism. album

Artistes variés
Afrocubism
World Circuit

En 2010, l’album qui devait initialement être le premier projet d’album du Buena Vista Social Club a vu le jour. La vielle musique populaire cubaine, musique éminemment pré-révolutionnaire mais connue à travers la planète depuis les années 40, irait enfin à la rencontre de la grande tradition malienne en matière de musique. Une tradition séculaire, certes, mais toujours au cœur de l’Afrique moderne. Et surtout, de grands virtuoses tels Toumani Diabaté (kora), Bassekou Kouyaté (ngoni) ou Kassé Mady Diabaté (chant).

De l’autre côté de l’Atlantique, des chanteurs et musiciens d’expérience ont été réunis, à commencer par le chanteur et guitariste Eliades Ochoa. L’amalgame réunit un aréopage de virtuoses maliens des musiques traditionnelles et de solides musiciens cubains associés aux musiques populaires de l’île, enfin ces musiques en vogue bien avant la révolution castriste.

Malgré le déséquilibre des substances fusionnées, malgré la proéminence de la substance malienne sur la cubaine (enfin celle ici mise en relief), on ne peut que conclure positivement. Voilà une rencontre belle et d’autant plus chaleureuse. Bien que décevante sur scène à Montréal (début de tournée, spectacle encore en rodage), la matière de cet album demeure une très belle réussite en studio.

Hindi Zahra 400

Hindi Zahra
Handmade
Blue Note

Berbère marocaine transplantée à Paris depuis l’adolescence, Hindi Zahra chante surtout en anglais. Elle le fait parfois en langue berbère. Pas en français, bien qu’elle habite Paris.

Parce que les peuples des régions sahariennes ont vu la naissance du blues il y a plusieurs siècle, parce que le blues est ici ornementé de rock et de traditions marocaines, lointaines fragrances gnawis, touaregs, sahariennes, et autres métissages d’Afrique septentrionale, Hindi Zahra nous emmène ailleurs tout en suggérant des balises connues. Puisque les racines du blues et du rock ont aussi infusé dans sa culture traditionnelle, elle peut nous faire migrer sur des terres relativement connues, mais qui ne manquent pas d’exotisme.

Nous voilà ailleurs, malgré cette approche qui puisse sembler un peu trop occidentale pour ses effluves hip hop, folk, pour l’attitude rock, pour ce sens du refrain accrocheur. Nous voilà ailleurs pour ce sens de la mélodie qui s’imprime dans les deux hémisphères, pour cette voix identifiable dès la première mesure.

En juillet dernier, on l’a vue s’esbaudir sur la scène du National dans le cadre des Nuits d’Afrique. On a alors découvert une naturelle des planches, une chanteuse magnétique, de surcroît une hitmaker de grande qualité. À l’instar de Yael Naïm, ou la regrettée Lhasa, Hindi Zahra s’affiche comme une chanteuse d’aujourd’hui, de surcroît une femme d’aujourd’hui : libre, mondiale, hybride… et pas exactement occidentale.

 

GrupoFantasma-ElExistential 400

Grupo Fantasma
El Existential
Nat Geo Music

La ville d’Austin, Texas, ne se limite pas à son fameux festival South By Southwest pour assumer son rôle de plaque tournante des expression émergentes. Depuis 2002, des musiciens d’origines latino-américaines y mettent au point un latin funk pas piqué des vers, exprimé essentiellement en langue espagnole. Des Montréalais ont pu d’ailleurs les voir gratuitement au Festival de jazz, en juillet 2008. Prince en personne les a invités des rencontres sur scène au 3121 de Las Vegas. Normal que Prince s’y intéresse, ce Grupo Fantasma est tout simplement explosif.

La formation mêle avantageusment des éléments de de funk, de hip hop, de rock santanesque, d’afrobeat, de rumba et salsa cubano-portoricaines, de jazz latin, de cumbia, de métissages afro-péruviens et autres psychédélismes. Le véhicule rassemble une dizaine de musiciens chevronnés: guitares, trompette, sax baryton, trombone, congas, batterie. El Existential, cinquième enregistrement de la formation, est une très bonne entrée en matière.

Natacha_Atlas_Mounqaliba 400

Natacha Atlas
Mountqualiba
Six Degrees

On la croyait un peu dépassée, ç’aurait été une erreur de ne pas écouter cet opus avec attention.

D’origine sémite, cette chanteuse européenne y demeure traversée par les grandes musiques d’Orient, surtout l’arabe. Encore en 2010, Natacha Atlas est parmi les meilleurs artistes à se trouver au confluent des traditions sémites du Moyen-Orient et des pratiques musicales de l’Occident.

De concert avec le violoniste, réalisateur et compositeur Samy Bishai, elle a su renouveler ses propositions avec ce faste et soyeux Mounqaliba, certes l’un des meilleurs albums de sa carrière solo. L’enregistrement ayant été principalement réalisé à Londres, sauf quelques prises de son à Istanbul. On y goûte un répertoire parfaitement positionné entre deux mondes. Ainsi, on trouve dans ce superbe Mounqaliba des musiques originales de Natacha Atlas et ses collaborateurs, la reprise d’une adaptation des frères Rahbany pour Fairuz (Muwashah Ozkourini), une relecture probante de Françoise Hardy (La nuit est sur la ville), une relecture brillante de Nick Drake (River Man).

Pour mieux illustrer les ponts qu’elle tente d’ériger entre ces cultures dont les éléments les plus obtus s’affrontent aujourd’hui, la chanteuse belge a greffé à cet album des extraits sonores tirés d’allocutions éclairantes des intellectuels humanistes Peter Joseph et Jacques Fresco, en plus de s’être inspirée de du poète, philosophe et dramaturge indien Rabindranath Tagore.

Voilà une authentique contribution dans ce long chemin qui nous permettra peut-être un jour d’atteindre l’équilibre Est-Ouest.

kolpa-kopoul elektropik #1

DJ RKK

Elektropik #1 (compilation)

Naïve

Ce nuitard impénitent fut parmi les premiers chroniqueurs de musique au quotidien Libération. Il fut parmi les fondateurs de l’excellente Radio-Nova. Le vieux monsieur est toujours DJ, animateur fervent des nuits parisiennes. De surcroît, féru de musiques tropicales et surtout les musiques du Brésil. Sa seconde patrie ? Mets-en. Pour avoir prospecté la nouvelle musique brésilienne au printemps dernier, au terme de semaines passés à Rio de Janeiro et Sao Paulo, je peux vous dire que RKK connaît son stock !

Non sans rappeler les slection world du DG anglais Gilles Peterson (dont l’excellente Havana Cultura), celle de Rémi Kolpa Kopul propose un répertoire de grande qualité, nettement au-delà de l’évidence touristique. Ainsi, ce premier tome d’Elektropik réunit des artistes ou groupes de New York, Buenos Aires, La Havane, mais surtout Recife, Salvador de Bahia et Rio de Janeiro. Du Brésil, il nous ramène entre autres Lenine, Marcelinho da Lua et autres Zé Brown, tous générateurs de la nouvelle scène musicale brasileira. Sauf un extrait de Gotan Project, une rencontre Bill Laswell/Jean Touitou et une réapparition de Zuco 103 (groupe hollandais avec chanteuse brésilienne), les fans de musiques du monde y découvriront beaucoup de matière inédite… et idéale pour le plancher de danse. À travers ces 17 pièces au programme, se déploie un superbe éventail de baile funk, hip hop, salsa, tango, son cubano et autres cumbia colombienne, le tout ficelé en mode électro.

LuisaMaita_LeroLero 500

Luisa Maita
Lero Lero
Cumbancha

Issue d’une famille d’artistes, la Brésilienne Luisa Maita a grandi dans un environnement propice à la carrière qu’elle a choisie. À 28 ans, elle est de ces voix inspirées d’une génération brésilienne qui s’apprête à rayonner. On ne s’étonnera pas que le label américain Cumbancha (basé au Vermont) l’ait pris sous son aile pour ainsi lancer l’album Lero-Lero. De concert avec le guitariste Rodrigo Campos et le réalisateur Paulo Lepetit – jadis dans l’entourage de feu Suba, regretté visionnaire et créateur du fameux album Sao Paolo Confessions.

Les premières écoutes de cet album ne soulèvent pas grand-chose de différent de ce qui se propose au chapitre de la nouvelle musica popular brasileira, on a tôt fait de l’associer à des productions typiques de la mouvance paulista des derniers dix ans, mais… attention à ces premières impressions. Au fil des écoutes, on finit par se laisser entraîner sur un chemin parsemé de petites surprises. Si la guitare et la basse constituent l’épine dorsale de ce Lero Lero, si la voix énigmatique de Luisa Maita (parfois douce, évanescente, soudainement puissante) en est le cœur, une foule d’ornements et sédiments électros mènent à choisir cet album parmi les meilleurs de la cuvée world en 2010.

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Mardi 28 décembre 2010 | Mise en ligne à 17h22 | Commenter Commentaires (62)

Bilan 2010 / Top franco

Bonhomme de neige

 
Pour boucler 2010, je vous suggère une sélection de cinq albums français francophones (désormais, il vaut mieux spécifier) et cinq albums québécois francophones. Mes préférés précéderont les vôtres, n’est-ce pas ? Et si des observateurs plus assidus de la scène française ou des sentiers parallèles d’Amérique ont des découvertes à nous soumettre, qu’ils n’hésitent surtout pas à le faire !

Encore là, il s’agit d’une contribution de la communauté entière pour le bénéfices de nos lecteurs en ligne.

Top Keb

Avant de passer aux préférences, saluons les artisans issus d’Amérique francophone, leur production doit sans conteste être soulignée: entre autres Philémon chante (Les Sessions cubaines), Radio Radio (Belmundo Regal), Alex Nevsky (De lune à l’aube), Alexandre Désilets (La garde), Les Frères Goyette (Rencontre du troisième Âge), Panache, Canailles, Jérôme Dupuis-Cloutier (Gentleman refroidi), Nico Lelièvre (Foutlitude), Maryse arte (Ni le feu, ni le vent), Les Charbonniers de l’enfer (Nouvelles fréquentations), Meta Gruau (Tendre et mauve), Jenny Salgado (… et tu te suivras), Le Vent du Nord (symphonique), Dany Placard (Placard), Ève Cournoyer (Tempête), Le Husky (La fuite), Diane Tell (Docteur Boris & Mister Vian), Jeanne Rochette (Elle sort),  Tricot Machine (La prochaine étape) ,  12 Hommes rapaillés (2e volet) et  encore d’autres  artistes d’ici qui se sont appliqués à éviter tout nivellement par le bas.

karkwa de verre

Karkwa
Les Chemins de verre
Audiogram

Prix Polaris 2010  remporté contre toute attente (on se souvient du Globe&Mail), Karkwa a également conquis quelques terres françaises en plus de soumettre un opus mature et d’autant plus fédérateur.  Alors ? Ze groupe de l’année de l’Amérique francophone, en ce qui me concerne. Sur ces chemins de  verre, Karkwa nous invite à méditer sur le pyromane de l’intimité, à  s’imaginer une chambre à gaz, à peindre l’acouphène qui roule dans les crânes. Un «moi léger» peut émerger du tunnel.  La lumière peut être repérée.  Ainsi s’étend le domaine poétique de Louis-Jean Cormier, principal auteur du groupe – Julien Sagot en complément d’orchestre.

Les ambitions formelles demeurent louables, malgré ces défauts d’apprentissage qui  ont tôt fait de se cacher dans la musique.  Les mots finiront peut-être par accoter les notes, ces dernières demeurent la principale source d’excitation lorsqu’on se met à l’écoute de Karkwa.

Qui plus est, ce groupe est intrinsèquement liée à  la chanson québécoise. Plus mature, mieux maîtrisée, un peu candide, un tantinet pompeuse.  Le groupe reste nettement supérieur à la moyenne francophone (tous continents confondus) dans l’expérience musicale qu’il suggère. Pour son quatrième album, le groupe a su déjouer les pièges de la surproduction. En préservant le caractère brut du rock indé tout en fournissant un effort de raffinement. En gardant les pieds dans le  folk et la pop.  Maturité, somme toute.

Martin Léon Les Atomes

Martin Léon
Les Atomes
La Tribu

Cet artiste plutôt laidback pour ne pas dire peu productif, a surpris tout le monde cet automne avec ses Atomes. Voilà un des (trop) rares albums québécois où le texte inspiré atteint l’équilibre avec un environnement sonore superbement aménagé.

Le groove, les couches de son, le mix. Le mélange des genres: folk, funk, jazz, arômes de blaxploitation, musique classique, pop. La qualité du soutien musical, la personnalité de chacun. Les cuivres (Jacques Kuba Séguin, trompette, Benoît Rocheleau,trombone), les cordes (Mélanie Auclair, violoncelle), les claviers (Alexis Dumais, Martin Lizotte), les percussions (Pascal Racine-Venne), guitares et basse (Alexis Dumais, Martin Léon), les voix (Audrey Emery, Martin Léon).
Le choix des ingrédients est parfait. Martin Léon fait un usage optimal des outils et références musicales dont il dispose. Il en retire une moelle compatible avec la sienne. Débobine, rembobine le fil des existences croisées en chemin. Cause de désir et d’incompatibilité de caractère.  Souhaite les meilleures dispositions de l’homme à tout événement, à tous éléments. Prend la direction direction tripes et couilles. Empoigne des hanches, tire des cheveux.  Exige qu’on le prenne tel quel. Tout son être y a été investi. Anecdote,  rime conceptuelle, abstraction, lyrisme, philo, esprit reptilien. Ces Atomes sont beaux et incarnés.

Gros album pour Martin Léon.

 
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Jérôme Minière
Le vrai Le faux
La Tribu

En fin d’année à La Tulipe, Le vrai le faux a fait ses premières  flammèches sur scène.  Minière y a repris son rôle d’observateur éclairé, lucide, impressionniste.

Dans Coeurs, il s’était laissé basculer dans le puits de sa propre intimité. Dans Le vrai le faux, tous les éléments de son puzzle perso ont été réunis et brillamment aménagés. L’auteur y a jeté des regards autoréflexifs mais aussi  des regards extérieurs sur les autres (une de ses nouvelles chansons porte carrément ce titre). S’est penché sur différents phénomènes de société, sur l’indifférence qui génère la violence chez les individus isolés, sur le vide latent de l’environnement numérique, mais aussi sur son intérieur d’homme qui aime.

Croisant entre cyber folk et cyber pop , le soutien musical est simple, efficace, catchy, de très bon goût. En fait, de plus en plus pop sans que soient négligés les ingrédients identitaires de Jérôme Minière.  Ont participé à l’enregistrement le claviériste français Albin de la Simone, le batteur José Major, le guitariste Denis Ferland,  Bïa, Ngâbo, Dawn Cumberbatch.  L’automne durant, notre Jérôme nous a construit une expérience 2.0 en format modeste. Album, audiovisuel en plusieurs épisodes, puis spectacle. 

Modeste, inspiré, toujours aussi doué. Constant, le Minière. Oui, on peut commencer à parler d’une œuvre.

Jimmy Hunt

Jimmy Hunt
Sans titre
Grosse Boîte

Des guitares folk, des guitares rock, des gravats de country, des cordes qui pleuvent, des petites machines, une voix très typée, qui passe aussi  par la gorge et par le nez. Plein d’affaires qui passent par la tête. Des rimes sur les filles, essentiellement.  Des filles et des  filles. Annabelle. Mathilde. Erzulie Freda, la divinité vaudoue, la poupée aiguille. D’autres filles sans nom. 

Les emmener ailleurs. En être jaloux. En brûler d’envie. La baiser. La repousser pour honorer son engagement. Y renoncer. En fantasmer. En souffrir. En manquer. La bête mâle soudée à l’animal femelle, l’esprit masculin hanté par l’esprit féminin. La dégaine d’Amérique. Le beau mélange de joual et de langue bien torchée. La belle, futée et consonante simplicité. La lucidité, une intelligence certaine. 

Jimmy Hunt est très intime dans cet album sans titre. On arrive aisément à se sentir chez lui car ses chansons nous y font entrer sans efforts. Assez de mélodies, assez de grâce, assez de finesse, bien assez de repères pour investir des chambres remplies  de de talent. Et de filles, il vas sans dire.

 
Vulgaires Machins Requiem pour les sourds

Vulgaires Machins
Requiem pour les sourds
Indica

Maîtrise des riffs et de la distorsion. Droiture des rythmes. Maîtrise des harmonisations vocales et des lignes à l’unisson. Droiture de  l’esthétique.

Maîtrise du discours critique. Droiture de la vision du monde. Anticapitalisme  persistant. Cynisme face aux institutions démocratiques. Abus de la consommation. Colonisation de l’imaginaire.  Parasitisme culturel. Mythe de la liberté de presse.  Néolibéralisme sans vergogne. Divertissement et pub au service d’une apathie croissante et ronflante.  Textes un peu tristes, vision un tantinet alarmiste pour ne pas dire réductrice.

Bref, les bonnes vieilles bases de la pensée critique au service des Vulgaires Machins. Ce Requiem pour les sourds est un requiem trentenaire pour un monde qui passe d’abord par le cynisme, la dissidence et l’opposition. Ce Requiem pour les sourds  n’en demeure pas moins cohérent.  Conséquent.  Solide musicalement.

Ayant définitivement atteint  l’âge adulte, à peine sortis de leur  jeunesse, les Vulgaires Machins y couchent leur pensée critique sur  des musiques mûres, exécutées dans les règles de l’art punk rock, selon les critères les plus élevés du genre.

 

Top  français

Avant les présentations, un  souhait pour 2011.

Essayons de nous brancher davantage sur la production française en plus de témoigner de la création francophone d’Amérique. Essayons de débusquer ce qui se fait de mieux dans l’entière francophonie. Essayons d’y faire circuler les essences dans ce blogue. Que chaque intervenant féru de chanson francophone insiste auprès de notre communauté  lorsqu’il a eu entre les oreilles un nouvel album qu’il juge important. Dès lors, on ira plus loin que la nomenclature trop réduite des albums distribués au Canada en exemplaire physique. Plus loin que Bali Murphy (Poussière), Daho-Moreau (Le condamné à mort), plus loin que Zazie, Raphael (Pacific 231), Florent Pagny (Tout et son contraire) , Cali et Mickey 3D (La Grande Évasion), Cali (La vie est une truite arc-en-ciel qui nage dans mon coeur).

 Faisons en sorte que ce vœu ne soit pas pieux…

ginger

Gaëtan Roussel
Ginger
Barclay

Leader de Louise Attaque et de Tarmac, de surcroît principal auteur-compositeur de Bleu pétrole (l’ultime opus d’Alain Bashung), réalisateur du dernier album de Rachid Taha (Bonjour), auteur de la chanson Il y a  pour Vanessa Paradis.  Gaëtan Roussel a pondu le meilleur album francophone de 2010.

Les mots anglais de Ginger sont exprimés à hauteur d’environ 10%. Son auteur les exploite comme l’écho de ses paroles essentiellement françaises. La moindre des courtoisie, doit-on en déduire après avoir repassé la liste des personnalités mises à contribution: le Britannique Tim Goldsworthy (ex-collaborateur de James Murphy dans le cadre du label DFA),  la chanteuse  américaine Renee Scroggins (du groupe ESG), l’auteur-compositeur-américain Gordon Gano (figure centrale de Violent Femmes), et tout un personnel français en majorité absolue.

Plus que jamais il ne l’ont été auparavant (l’effet de son passage chez feu Bashung?) ,les mots y sont simples, beaux et consonants. Invariablement, les mélodies de Ginger s’impriment dans les hémisphères, les grooves y remuent les plexus. Ces environnements sonores n’ont rien, strictement rien à envier aux meilleurs albums anglo-américains.  Pour la francophonie, en tout cas, ces influx de créativité et de vision y constituent un tonique revivifiant.

 
Biolay La Superbe

Benjamin Biolay
La Superbe
Naïve

 
Il a beau faire fait le beau, Biolay demeure un très bel artiste.  C’est ce qu’on s’est dit lorsque La Superbe a fait son apparition dans les bacs à CD, fin janvier 2010 – l’album double est paru en France en octobre 2009 et a fait boum aux Victoires de la musique l’hiver dernier.

Avec La Superbe, Tête et ego ont retrouvé une taille acceptable, on y a senti une quête, celle d’un être en meilleurs termes avec l’existence quoi toujours sur ses gardes. Ces 22 nouvelles, il me semble, sont la diffraction de sa propre existence ou encore de l’idée qu’il s’en fait. Le désir des femmes, le cul tout cru, un bébé qui s’effeuille dans la nuit pâle, l’enfant qu’il aime  inconditionnellement, un cynisme certain quand à la pérennité de l’amour et du désir, tout ce qui porte ombrage et qui rend jaloux, le dégonflement forcé de l’ego, l’assomption d’un comportement erratique, la toxicomanie (légère), cette vie d’errance qui se boit et qui se dégueule, ce réalisme en gris foncé malgré la sagesse acquise. Et puis quand même…  l’espoir, l’amour, la candeur cueillie dans les gravats.

Pour faire voler ses mots Biolay  peut compter sur ses dons de  musicien, sur son expertise de musicien éduqué. Tromboniste de formation, il a appris tous les instruments nécessaires à la confection de chansons fort bien ficelées. Étudiant modèle de la chanson française moderne, il en a visité tous les recoins, en a conservé les références pour la ransgresser allègrement. La bousculer, la rouler dans le rock, le reggae, le jazz, la techno, la musique classique et autres farines enrichies.

Avec La Superbe, Benjamin Biolay a fait la démonstration limpide de son talent. De sa longévité.

 
Arnaud Fleurent-Didier La Reproduction

Arnaud Fleurent-Didier
La Reproduction
Sony Music

Cette profondeur intellectuelle au service de l’émotion et de ses  grands airs, cette finesse, cette élégance, cette retenue sous des allures débonnaires, enfin tout les ingrédients de cette chanson nourricière de France, on les retrouve dans La Reproduction. Full français ! Cette minceur orchestrale qu’on reproche tant aux cousins, on l’apprécie de nouveau comme on le faisait naguère en Amérique, jusqu’au tournant des années 70.

À ce titre, Arnaud Fleurent-Didier nous en met plein la gueule et ce qui se trouve derrière. Pilier de cet album, la chanson France Culture est une œuvre d’art remarquable en plus d’être le résumé de la trajectoire identitaire, celle de jeunes adultes issu de la petite bourgeoisie française dans les années 70. Plus loin, on repasse le déclin des utopies soixante-huitardes. On y décompte les oublis dans les mémoires différés.  On s’égare sur Google et  Facebook. On essaie de trouver un fil conducteur,  un continuum historique, une forme ou une autre de filiation. 

Hors de toute complaisance, en toute auto-dérision,  on y aborde les thèmes de la séduction, du sexe, de la candeur amoureuse. La musique de Fleurent-Didier ne peut être plus… française!  Les élément de pop mis en chantier repassent un demi-siècle d’appropriation française de pop anglo-américaine,  un demi-siècle de grandes musiques instrumentales populaires, un demi-siècle de musiques de films (dont beaucoup de françaises), un demi-siècle de chanson française moderne.

 
Abd Al Malik

Abd Al Malik
Château Rouge
Barclay

Issu du hip hop où il a fait ses classes,  fils de haut fonctionnaire congolais déchu, garçon transplanté de force dans un HLM de Strasbourg, converti au soufisme des grands mystiques mais aussi à la pensée critique française des grands intellos, Abd Al Malik, s’est construit dans une certaine adversité. N’a cessé de parfaire les formes et la substance de son écriture au fil de ses quatre albums dont le tout récent Château Rouge, réalisé par Chilly Gonzales.

Il  perd dans la brume tous ces chercheurs de petite morale qui portent des regards torves et présumément critique sur notre époque.  Sur là d’où on vient. Sur là où on vit.  Riches sont les portraits dressés par Abd Al Malik,  substantiels sont les souvenirs qu’il relate, évidents sont les travers de société qu’il relève.

Pourtant capable de coucher ses mots sur des beats, genres et instrumentations de notre temps, capable de varier les styles en cherchant bien au-delà du hip hop et autres grooves , Abd Al Malik demeure l’un des auteurs français de chansons parmi les plus aptes à varier les concepts lourds et les légers.  Il  mène une réflexion sur l’identité multipolaire, identité parfois floue, parfois limpide, parfois mystérieuse, miraculeuse, épouvantable ou salvatrice.  

Abd Al Malik exhale une spiritualité fine et discrète, sans  prosélytisme aucun.

Respect.

katerine_album-2010

Philippe Katerine

Sans titre

Barclay

Il rêve qu’il suce Johnny. À haute voix, ses vrais parents répètent qu’il voudrait faire un film avec une femme nue et des handicapés. Il fait du mini-thème de fermeture du logiciel Windows xp, soit quatre notes en tout, quelque chose de vachement orchestré en fin de progression. Il joue avec ces seuls trois mots: juifs, arabes, ensemble. Il commente la grande devise républicaine: liberté… mon cul, égalité… mon cul, fraternité… mon cul. Il prodigue ce conseil halluciné: faire du vélib (dixie parisien) la nuit, sous ecstasy - il va sans dire. Lui et sa partenraire répètent j’aime tes fesses une soixantaine de fios  en 3 minute et 16 secondes.

Si Katerine n’en est pas à ses premières dérives et soubresauts d’absurdité (on l’imagine pouvoir encore monter et couper le son!), il a relevé ce défi de la chanson miniature, entouré de trois musiciens qu’il côtoyait dans son bar de quartier. À l’instar de Raymond Queneau, Georges Perec et autres auteurs de propension oulipienne, Katerine s’est prêté à un exercice de contrainte minimaliste.

Déroutant pour tous, concluant pour une bonne part.

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