Alain Brunet

Archive du 6 avril 2009

Lundi 6 avril 2009 | Mise en ligne à 16h30 | Commenter Commentaires (57)

Pierre Lapointe: trop

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Je l’assume, je ne me ferai pas d’amis chez les fans finis de Pierre Lapointe après avoir écrit  ce qui suit. Ce légér désagrément peut toutefois leur être épargné s’ils optent plutôt pour la très bonne interview de notre esprit foisonnant (un euphémisme) et de ses collaborateurs, réalisée par mon collègue Alexandre Vigneault.

Que le public fidèle de PL soit rassuré, une majorité absolue encensera ses nouveaux arrivages: 12 chansons sur l’album Sentiments humains et 5 autres sur le EP Les Vertiges d’en haut.  Et hop , voilà 17 chansons de plus au répertoire de notre hyperactif.

Que son auditoire soit aussi assuré que mon intention n’est pas de jouer les rabat-joie, encore moins de me faire du capital journalistique en exprimant ces réserves. Je crois néanmoins que plusieurs fans de chanson d’expression française pourraient partager ce point de vue…

Je vous rappelle au demeurant avoir été l’un des plus ardents défenseurs de Pierre Lapointe depuis ses débuts, je crois toujours que La Forêt des mal-aimés est un album-clé de la discographie québécoise, toutes époques confondues. Qui plus est, j’ai assisté à presque toutes les variantes de ses nombreux spectacles… jusqu’à Mutantès, dont le corpus se décline grosso modo dans son nouvel album et son EP – offert en prime aux 1500 premiers acheteurs. On en a même filmé un ambitieux making of, tout Montréal et tout le Québec en parleront au cours des semaines qui viennent, vous vous en doutez bien.

C’est précisément à ce stade de sa trajectoire qu’il me faut retirer les gants blancs.

Au terme des FrancoFolies , l’été dernier, j’étais sorti de ce spectacle supposé total avec un malaise.  J’avais le sentiment que rien n’y était achevé , alors que tout avait été mis en oeuvre pour laisser croire à une création ambitieuse voire colossale. Scénographie léchée, éclairages sophistiqués,  légion de danseurs-figurants, fosse d’orchestre abritant des musiciens de grand talent. Camouflage de carences ? En ce qui me concerne, oui.

Pour tout vous dire, ce concept de romantisme mutant m’a déplu, au mieux laissé indifférent. Depuis George Orwell et Aldous Huxley, il s’écrit quantité de fictions sur les ravages de la bêtise humaine et ces territoires informes, peuplés de mutants au lendemain de catastrophes planétaires. À tel point que ces idées subversives d’antan sont devenues des sujets de blockusters hollywoodiens.  Ziggy Stardust, tant qu’à y être ? C’est déjà loin derrière nous ! Faut-il s’étonner que l’idée de Mutantès, qui rejaillit sur ses nouveaux enregistrements, soit venue à Pierre Lapointe alors qu’il n’avait pas atteint l’âge adulte ?

Mutantès est inspiré d’une histoire qui me trotte dans la tête depuis que j’ai 14 ans et qui devrait parvenir à maturité dans 7 ou 8 ans”, avait-il confié à Marie-Hélène Poitras, dans un numéro de Voir l’été dernier.

Dans 7 ou 8 ans ? Vraiment ? Pourquoi alors nous balancer un travail  incomplet et crémé avec des moyens ambitieux qui mènent à conclure à la grande oeuvre ?

À l’écoute de ces Sentiments humains et de ces Vertiges d’en haut, la même impression subsiste. Cette écriture dense et foisonnante (que j’ai applaudie sur les albums précédents, dois-je insister) , au lieu d’aspirer à l’épuration et le ménage des effets, me semble avoir maintenant des allures de surcharge, pour ne pas dire de pompe.

Musicalement, c’est idem: l’impression de redite et d’épais beurrage est d’autant plus forte parce que les mélodies et progressions d’accords ont frappé un mur, celui des limites techniques de leur compositeur -autodidacte, musicalement illettré comme il l’a maintes fois indiqué.

Les arrangements étoffés de Philippe Brault (un peu plus rock, toujours ces ponctions de chanson française “classique” et autres ornements technoïdes) ne peuvent produire des miracles ad infinitum;  il faut un jour varier ses propositions mélodiques et harmoniques lorsqu’on a déjà fait quelques albums du genre. Hélas, peu d’artistes populaires font ce travail… Pourquoi changer une formule qui marche ?! Sans les emballages hautement créatifs de Lanois et Eno, que vaudrait le nouvel album de U2, au fait ?

Je n’irai pas jusqu’à qualifier ce récent travail de prétentieux, car je crois aux nobles intentions de son auteur-compositeur, franchement brillant… et peut-être un tantinet affecté, au-delà de son personnage de scène – caricature drôlatique de l’artiste méprisant, dont l’égo ne passe plus dans le cadre de la porte.

Le problème à mon sens, c’est qu’on a tellement porté aux nues ce tourbillon créatif de Pierre Lapointe (et je m’inclus dans l’encensoir) que l’inévitable est peut-être en train de se produire. Les réserves  fondées et les critiques constructives franchissent-elles les murs de son entourage et de son aura ? Permettez-moi d’en douter. Permettez-moi de douter du travail récent d’un artiste qui en fait trop à mon sens, malgré les capacités qu’on lui reconnaît.

Dans quelques mois ou quelques années, on s’en reparlera.

D’ici là, enjoy.

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