Alain Brunet

Lundi 30 mars 2015 | Mise en ligne à 19h05 | Commenter Commentaires (26)

Carrie & Sufjan

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Carrie était la mère de Sufjan. Affligée par une santé mentale précaire (tendance schizo), en proie à la consommation de drogues et d’alcool, elle se résigna à abandonner sa famille. Dans l’austérité économique, ses quatre enfants furent élevés par Rasjid, son ex-mari, et sa nouvelle compagne.

De cette vie recomposée par un paternel dont il ne s’estime «pas très proche», Sufjan conserve un souvenir plutôt quelconque, estimant avoir été traité comme le « locataire » d’un domicile pas tout à fait familial. Pendant sa petite enfance, il revit toutefois sa maman lorsque cette dernière se remaria avec Lowell, une union qui dura quelques années. Vacances estivales et puis de nouveau l’abandon maternel… rencontres éparses jusqu’au décès de Carrie en 2012. Lowell et Carrie divorcèrent en 1984, mais Lowell garda contact avec Sufjan qu’il avait initié aux musiques de Frank Zappa, Leonard Cohen et autres Nick Drake. La relation fut si bien nourrie que Lowell mène aujourd’hui avec son beau-fils le label indépendant Asthmatic Kitty.

Tout au long de son existence, surtout avant l’âge adulte, il s’est peut-être construit une vision idéalisée de sa mère absente. On imagine aussi qu’il avait entreposé ses blessures d’enfance dans un recoin de l’inconscient… jusqu’à la mort récente de Carrie. Le mal fut libéré d’un seul coup, l’impact fut beaucoup plus considérable que fiston ne l’aurait imaginé. Pour faire une histoire courte, il a confié aux journalistes de Pitchfork et du Guardian avoir plus ou moins disjoncté pendant les mois ayant suivi le décès maternel. Il a perdu ses moyens pendant qu’il tentait de noyer cette perte dans le travail. Il s’est senti hanté par l’esprit de sa mère jusqu’à développer une obsession pour de possibles prédispositions génétiques à l’autodestruction. Soudain, il n’était plus le bourreau de travail, encore moins le visionnaire et le surdoué. Il s’était égaré dans le bordel émotif de son passé.

Avant que Sufjan ne devienne l’artiste qu’il est, sa trajectoire ressemble à tant de vies américaines de notre époque. Au cours des années 60, 70 et 80, la disparition des repères moraux et religieux n’y fut pas systématiquement remplacé par de solides valeurs laïques et des codes normatifs en phase avec les enjeux existentiels de son époque. Tant d’Américains, tant d’Occidentaux ont été blessés par la désintégration de leur cellule familiale, par un style de vie sans balises, propice au plaisir gratuit, à l’appât du gain, à la surconsommation de drogues récréatives, aux comportements déloyaux, à la déviance psychologique. Devant un tel désarroi, tant d’Américains et d’Occidentaux se sont reconstruits (ou pensent s’être reconstruits) en adhérant à des religions et croyances aussi strictes que celles préalablement abandonnées pour leur désuétude. Aussi génial soit-il, Sufjan Stevens ne fait pas exception au phénomène. Il se définit comme croyant et chrétien, le divin est d’ailleurs discrètement imploré dans la chanson Blue Bucket of Gold. «Lord touch me with lightning».

Je ne suis pas dans le secret des dieux (agnostique à tendance athée, on fait ce qu’on peut…) mais tout indique que son retour à un certain équilibre intérieur soit venu avec la création de cet album de 11 chansons. Interprétées sur le ton de la confidence, de l’intimité, de l’ouverture du coeur, ces chansons sont adressées à Carrie, mourante ou disparue. La charge émotive de ces chansons est considérable.

Pour la première fois, on doit se concentrer exclusivement sur ses textes et mélodies, une dimension secondaire pour une majorité absolue de ses fans ayant porté aux nues ses albums les plus cruciaux – Illinois, The Age of Adz, etc. Que ce les musiques de Carrie & Lowell soient à ce point minimales, à ce point épurées, constitutives d’un requiem folk, ce n’était vraiment pas prévu à l’ordre du jour.

Ces chansons sont construites sans section rythmique, sans exigences orchestrales majeures. On se laisse imprégner par une voix délicate à la Paul Simon, ténue, chuchotante, haut perchée. Les compléments de l’accompagnement harmonique (guitare, banjo, claviers, lap steel) sont des choeurs et des nappes de claviers ou textures électroniques. En somme, très différent de ce qu’on connaît de Sufjan Stevens qui est au mouvement indie ce que John Zorn est à la musique actuelle.

Une démarche que le principal intéressé qualifie d’«artless» en signifiant que seule compte la charge émotive de ses confidences. L’abandon, l’absence, l’idéalisation, le pardon, l’amour inconditionnel d’un fils, la mort, la perte, l’affliction, la paix retrouvée.

Depuis une semaine, j’ai écouté cet album plusieurs fois. J’ai traversé plusieurs phases dans la perception. Ce fut d’abord la déception d’avoir si peu de musique au programme alors que je me demandais bien quelle serait le prochain défi orchestral de Sufjan Stevens. Puis ce fut une impression de malaise et d’inconfort face au pathos: l’expression artistique de ces plaies ouvertes, rendues publiques parce que transformées en chansons, était-elle digne d’intérêt ? Si cette catharsis ne transcende rien artistiquement, à quoi bon l’exposer ? La longue interview de Pitchfork, d’où proviennent ces informations factuelles concernant le comment et le pourquoi de ce requiem indie folk, n’est-elle pas plus révélatrice que le résultat final ? Puis, à l’énième écoute, tout a basculé. Les larmes et le moton ont finalement trouvé la sortie.

Voilà une oeuvre très touchante comme savent le faire les grands artistes d’Amérique. Plus candides que les européens, ils s’embarrassent pas toujours de porter les concepts lourds sur leurs épaules, ils ont une plus grande facilité à se rendre au coeur des émotions brutes. Au fil de ces chansons très simples et très belles, Sufjan s’est aussi mis à nu, il a pardonné à sa mère la pauvreté et l’échec relatif de leur lien, s’est accroché à ses fragments de souvenirs de sa petite enfance pour ainsi reconstituer un passé acceptable, réitéré l’amour inconditionnel qu’il avait malgré tout pour sa maman (ou pour l’idée qu’il s’en fait), souhaité apaiser souffrance et tristesse maternelles, évoqué un échange poignant d’amour mère-fils alors que Carrie était sur son lit de mort, en route vers les étoiles. Et s’en est remis à son dieu.

Lorsque la réalité dépasse la fiction…

LIENS UTILES


Écoute intégrale de l’album Carrie & Lowell sur Spotify

Sufjan Stevens, site officiel

Sufjan Stevens, profil Wiki

Interview de Sufjan Stevens, Pitchfork

Interview de Sufjan Stevens, The Guardian

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André Leroux Synchronie Cité

On le constate une fois de plus avec la tenue du festival Jazz en rafale, le public féru de ce style ressemble de plus en plus à celui de la musique classique: étudiants en musique, adultes de plus de 40 ans sauf une minorité de mélomanes plus jeunes qui ont su intégrer ces musiques plus complexes à leur palette de goûts. Question d’éducation itou… On en vient désormais au jazz lorsqu’on a le sentiment d’avoir fait le tour de la meilleure offre pop, généralement construite sur la forme chanson. Cet état d’esprit vient généralement dans la quarantaine.

Je m’inscris en faux contre cette trajectoire pépère mais… je dois admettre aimer de plus en plus la musique classique et apprécier davantage certaines formes jazzistiques ayant atteint leur forme… classique. Parce même au sein de ses formes classiques, le jazz présente des réformes nourrissantes, si ce n’est que dans le jeu individuel.. Et je continue d’aimer la pop culture parce que ses meilleurs créateurs n’ont pas le poids des institutions sur les épaules afin d’innover et bousculer les conventions, que ce soit en rock, en chanson indie, en hip hop ou en électro.

En jazz ? En musique contemporaine ?

Pour se sentir libre, léger et innover au domaine du jazz ou de la musique contemporaine écrite, il faut à ses artistes une indépendance d’esprit à toute épreuve… et une conjoncture propice à l’émergence de nouveaux courants. En ce moment ? Hum… il y a des trucs mais peu, au domaine de l’innovation, pas évident. Il vaut mieux apprécier la singularité des interprètes et improvisateurs, ou encore les petites réformes que proposent les meilleurs dans un contexte qui semble redondant d’entrée de jeu.

Prenons ces cas:

Benoît Charest, guitare, James Gelfand, piano, Muhammad Abdul Al-Khabyyr, trombone, Frédéric Alarie, contrebasse, Christian Lajoie, batterie se retrouvent autour du saxophoniste André Leroux. Sous étiquette Effendi, son album Synchronie-Cités était lancé jeudi au Dièse Onze. Sans soutien promotionnel, André m’a lui-même invité en me téléphonant à deux reprises. J’ai pu écouter son album avant de me rendre au dernier set, pour réaliser qu’il s’agissait de son projet le plus intéressant à vie en tant que leader.

Interprète époustouflant, André Leroux n’a jamais fait preuve de grande imagination à titre de leader. Cette fois, c’est différent.Avec Synchronie-Cités (titre maladroit mais bon… on ne s’en formalise pas outre-mesure), le saxophoniste présente des musiques supérieures sur le plan des structures et réunit un aréopage d’interprètes de premier plan.

Il fut un temps où Benoît Charest, à qui on doit plein de musiques de films dont la b.o. du film d’animation Les Triplettes de Belleville, était un des meilleurs guitaristes de jazz électrique au Québec – aux côtés de Jerry DeVilliers Jr et Michel Cusson. Progressivement, il s’est mis à la composition, un domaine de la musique beaucoup plus lucratif, et son jeu en a souffert. Lorsque Chet Doxas l’a convaincu de jouer de nouveau dans des formations jazz il y a une paire d’années, il n’était pas à 50% de ses capacités antérieures. Jeudi soir, il était à 80% je dirais. Très bien !!!

On souhaite que le pianiste James Gelfand, qui fut notre meilleur dans les années 80 et reconverti à la composition, connaisse un pareil retour. C’était bon de le revoir jeudi et d’avoir un aperçu de ce qu’il pourrait de nouveau offrir en tant que jazzman virtuose. André Leroux peut aussi compter sur l’expérimenté et très compétent tromboniste Muhammad Abdul Al Khabyyr, idem pour le batteur Christian Lajoie, sans compter Frédéric Alarie, à mon sens le meilleur soliste de la contrebasse jazz au Québec et assurément dans l’élite mondiale en ce qui me concerne.

On a maintes fois vanté le jeu époustouflant d’André Leroux, que d’aucuns considèrent parmi les meilleurs ténormen sur l’entière planète jazz, et qui a toujours choisi de jouer dans les formations locales et de nourrir sa famille avec les ressources d’ici. Excellent interprète de musique contemporaine au sein du quatuor de saxophones Quasar, sideman du pianiste François Bourassa depuis des lustres, recruté dans les meilleures opérations pour grand ensemble, André Leroux pourrait faire du millage en tant que leader: à condition de pouvoir compter sur un groupe de cette trempe, et aussi de présenter du matériel original à la hauteur de ses talents d’interprète et d’improvisateur. Les compositions de Synchronie-Cité sont signées André Leroux, mais aussi Frédéric Alarie, Benoît Charest, François Bourassa, James Gelfand.

Et oui, c’était plein au Dièse Onze. Bien sûr, la cave de la rue Saint-Denis n’est pas grande, mais il faut aussi réaliser qu’il y avait trois concerts de jazz présentés simultanément jeudi. Vu l’impossibilité logistique de me présenter simultanément à la salle Claude-Champagne de la Faculté de musique de l’U de M n’ai pu assister au concert du trompettiste américain Randy Brecker avec le big band universitaire que dirige Ron Di Lauro.

L’Astral était presque plein pour le grand pianiste de jazz Enrico Pieranunzi dans le cadre de Jazz en Rafale, assisté du contrebassiste Fraser Hollins et du batteur Richard Irwin. Assurément, les musiciens montréalais furent à la hauteur du mandat; excellent soutien rythmique à Pieranunzi, sans contredit un maître des ivoires jazzistiques. L’articulation, la souplesse, l’attaque, la profondeur harmonique, la suavité mélodique, le sens aigu du rythme, bref toutes les qualités que l’on puisse espérer d’un pianiste de jazz se trouvent dans le jeu de ce jazzman romain. Il existe probablement des interprètes encore plus fluides en haute vélocité, Pieranunzi n’en demeure pas moins un des grands pianistes de jazz issus des années 60 et 70. Un régal que d’entendre ce musicien relativement conservateur sur le plan compositionnel.

Le week-end jazzistique est aussi chargé: ce soir à l’Upstairs, le saxophoniste Seamus Blake, le contrebassiste Rob Hurst et le batteur Jeff «Tain» Watts participent à l’ensemble de l’excellent pianiste torontois d’origine tzigane hongroise Robi Botos. Samedi, le guitariste Michel Cusson présente son concert solo à l’Astral et le trio de la jeune pianiste Emie R. Roussel sera à l’Upstairs.

LIENS UTILES

L’horaire du festival Jazz en rafale

Programmation du Dièse Onze, Yannick Rieu ce soir.

Progammation de l’Upstairs / Robi Botos, piano, Seamus Blake, saxo, Jeff «Tain» Watts, batterie et Rob Hurst, contrebasse, ce vendredi !!!


Écoute d’extraits de toutes les pièces de l’album Synchronie-Cités d’André Leroux, sur le site Pro Studio Masters

André Leroux, profil Effendi

Mon interview d’Emie R. Roussel dans La Presse +


Mon interview d’Enrico Pieranunzi dans La Presse +


Écoute intégrale de l’album Permutation (Pieranunzi avec Antonio Sanchez, batterie, Scott Colley, contrebasse).

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Mercredi 25 mars 2015 | Mise en ligne à 17h18 | Commenter Commentaires (12)

Laura Marling, Short Movie, le pouvoir des mots et de la voix

Laura Marling Short Movie

Pour tant de mélomanes, les chansons interprétées dans une autre langue que la leur peuvent avoir des vertus essentiellement musicales. Alors bonne chance pour apprécier Richard Desjardins si vous parlez bulgare. Il faut donc rappeler qu’une chanson n’est pas faite que de sons, de notes, d’harmonies et de rythmes. Il faut aussi rappeler que certaines chansons sont plus musicales, d’autres plus poétiques. Par exemple, on pourrait résumer Laura Marling à une addition/synthèse du meilleur folk rock des années 60 et 70. Mais… ses mots, sa voix, sa dégaine, sa personne démantibulent ces considérations référentielles. Ses textes et son organe vocal constituent un espace de liberté considérable, en témoignent son nouvel opus, imaginé lors d’un long séjour en Californie (Laurel Canyon pour être précis) et dont voici quelques exemples:

La rupture:

« He means to ride me on / He sees a battle he don’t want to face alone/ I bolt upwards and shake him off my back/ He falls to his knees, on to a bloody track/ Well I can’t be your horse any more… » (Warrior)

La symbiose:

« Keep your love around me so I can never know what’s going on…» (I Feel You Love)

La sagesse:

« Never give orders / just to be obeyed /Never consider yourself or others / without knowing that you’ll change…» (Gurdjieffs’s Daughter)

Et ainsi de suite…

La Britannique n’a que 25 ans et cinq albums studio derrière la cravate, dont l’exceptionnel Once I Was an Eagle sorti en 2013. D’entrée de jeu, Short Movie ne produit pas le même ravissement musical, cet album n’en demeure pas moins recommandable. Moins chargé, cet opus s’inscrit dans une mouvance néo-folk anglo-américaine où l’on identifie clairement les influences antérieures, de Joni Mitchell à Bob Dylan en passant par Fairport Convention et Dire Straits.

Les guitares sont belles, les harmonies et mélodies sont riches, les arrangements fins pour la plupart. On a aussi droit à quelques passages musclés dans le jardin de Laura Marling, qui use aussi de la guitare électrique dans le cas qui nous occupe. Si on ne s’en tenait qu’à la musique, on parlerait d’une courte-pointe des années 60 et 70 mais les autres composantes changent la donne : l’auteure-compositrice-interprète se démarque par la haute tenue de ses textes, par la musique de ses mots, par son phrasé, le grain de sa voix, ses inflexions mélodiques, sa vieille âme.

LIENS UTILES

Écoute intégrale de l’album Short Movie sur Deezer

Laura Marling, site officiel

Laura Marling, profil wiki

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