Alain Brunet

Lundi 20 octobre 2014 | Mise en ligne à 11h36 | Commenter Commentaires (26)

Comment écoute-t-on la musique aujourd’hui ?

Casque d'écoute

FM de grande écoute, émission de variétés, téléréalité, magasin de disques. Ça, on connaît bien. Ces voies d’accès à la découverte musicale existent toujours pour un grand nombre de consommateurs de musique mais… L’environnement numérique bouleverse ces pratiques, à commencer par l’hébergeur YouTube et les plateformes de diffusion en flux (streaming), tous ces Spotify et Rdio de ce monde virtuel dont la croissance est fulgurante.

Ce week-end ous avons mis en ligne (La Presse +, ce lundi lapresse.ca ) un vaste dossier (réalisé de concert avec mes collègues Alain De Repentigny, Charles D’amboise et Véronique Lauzon) sur les façons d’accéder à la nouveauté musicale. Voici la version longue de mon texte, à partir duquel vous pouvez réfléchir, réagir, discuter.

1. Les bons vieux moyens cohabitent avec les nouveaux 

« Les choix se sont décuplés pour l’amateur de musique. Cela dit, le grand public continue d’écouter la radio, regarde les chanteurs à la télé – des émissions comme La Voix. Tous âges confondus, la radio privée demeure le premier moyen pour découvrir la musique » rappelle Solange Drouin, directrice générale de l’ADISQ.

Le mode d’écoute de la musique québécoise francophone le plus fréquent est effectivement la radio à hauteur de 60 % des répondants de l’Enquête sur les habitudes de consommation de la musique québécoise, menée en 2012 par Benoît Gauthier du Réseau CIRCUM Inc.

Bien sûr qu’il existe toujours, ce grand public fidèle aux médias traditionnels et aux magasins de disques, CD ou vinyles, pendant que d’autres gagnent du terrain :

2. L’arrivée en force de la diffusion en flux (streaming)

« Après la radio, indique Solange Drouin, YouTube est la principale plateforme de découverte, son impact est considérable. La diffusion en flux de la musique (streaming) ne cesse de prendre de l’importance, à tel point qu’on observe une baisse du piratage; ça ne donne plus grand-chose de télécharger illégalement puisqu’on peut accéder à la planète entière en streaming. »

L’ampleur de cette nouvelle pratique n’est pas une vue de l’esprit. Si l’usage de YouTube demeure le mode dominant pour découvrir la musique francophone via l’internet (72,8% des amateurs, selon l’étude du Réseau CIRCUM), les plateformes spécialisées en flux continu connaissent aussi une croissance phénoménale.

« En 2013, souligne Solange Drouin, le seul service Spotify a cumulé 4,7 milliards d’heures d’écoute à l’échelle planétaire – pour 24 millions d’usagers et 6 millions d’abonnés payants. Durant la même année, le service Pandora a récolté 1,5 milliard d’heures d’écoute pour 70 millions d’usagers et 3 millions d’abonnés payants. »

« Le phénomène du streaming commence à peine à être quantifié au Canada, indique à son tour Paul Tuch. Les signes de sa croissance fulgurante n’en demeurent pas moins considérables. Par exemple, en une seule semaine (récente), 94 millions d’écoutes de 30 000 chansons ont été recensées. »

3. Déclin constant des ventes de musique et de la part québécoise

Dans cet univers en pleine mutation, le bonheur des uns fait le malheur des autres. L’ascension de YouTube et des plateformes de streaming fragilisent considérablement les ventes de musique enregistrée. Dominique Jutras, directeur de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, en constate le déclin progressif et inéluctable… au profit de nouveaux acteurs :

« Le recul du marché des produits physiques et des CD n’a jamais été compensé par la croissance des ventes d’albums et de pistes numériques. C’est donc dire qu’il y a un retrait chez les consommateurs dans leurs dépenses pour accéder à de la musique. En 1997, 5 % des dépenses des ménages étaient destinés à l’achat de contenus culturels. En 2009, ces mêmes 5 % étaient plutôt destinés aux produits d’accès à ces contenus – connexion internet, téléphone portable, etc. Ce vice de forme perdure aujourd’hui, car d’autres acteurs économiques récoltent une grande part de cet argent dépensé par consommateurs pour accéder aux contenus culturels.»

Solange Drouin ne nie certes pas cet état de fait, qui se traduit par une crise permanente de la vente des contenus :

« En 2005; il se vendait 13 millions d’albums au Québec alors qu’il s’en est vendu 6 millions cette dernière année, dont un million d’albums téléchargés. Cela reste une activité commerciale importante mais… pour une première année, on observe même le ralentissement des ventes numériques, soit une chute de 13 % des chansons téléchargées, pour ne citer que cet exemple. »

Autre problème important, les parts de marché de la production québécoise diminuent dans l’environnement numérique. Solange Drouin suggère des statistiques éloquentes à ce titre: « Parmi les 16 millions chansons téléchargées pendant la dernière année, la part des artistes québécois est très mince, c’est-à-dire 6 %. Cela est très différent des albums physiques : la part québécoise était de 45% cette dernière année, alors qu’elle diminue à 30% pour les ventes albums numériques. »

4. Le streaming : ascension rapide mais…

À l’évidence, le déclin des ventes de musique n’est plus attribuable au piratage mais plutôt à l’arrivée en force de l’écoute en continu, un phénomène encore mal documenté comme le déplore Dominique Jutras : « L’absence de règlementation sur l’internet fait en sorte que les entreprises de streaming ne se sentent pas l’obligation de collaborer ou donner une information complète et entière. »

Nathalie Gingras, chargée de projet supervise l’ensemble de l’opération pour les ventes de musique chez Dare to Care / Gross Boîte (Coeur de Pirate, Fanny Bloom, etc.), se réjouit pourtant d’un net progrès des ventes de produits numérisés, albums ou chanson, mais ne compte pas sur les revenus que procurent le streaming :

« En cinq ans, nos pourcentage de ventes de musique numérique (téléchargement) ont passé d’environ 20 % à 50 % de nos ventes globales.Le vinyle est aussi devenu important pour nous : pour un artiste qui vend 5000 ou 6000 albums, on presse systématiquement 300 à 500 vinyles. Pour le flux continu, tous nos produits sont sur les plateformes qui offrent ce service, mais nous considérons que cette pratique n’est pas acquise par le grand public au Québec. Les Soeurs Boulay, par exemple, récoltent environ 1500 écoutes par semaine sur toutes les plateformes où se trouve leur album. En moyenne, nos artistes obtiennent environ 700 écoutes par semaine. Et, pour l’instant, le streaming reste une source négligeable de revenus. »

« Source négligeable de revenus» est ici un euphémisme. Au Canada, les ayants droit obtiennent 0,0001 cent par passage chez un hébergeur de contenu. Faites le calcul, et vous en arrivez à la conclusion que les revenus que procure streaming aux artistes (et leurs équipes) est ridiculement bas.

5. Optimisme malgré tout ?

Chez Believe Digital Canada, soit l’un des principaux acteurs de la distribution de musique numérisée, on demeure confiant en l’avenir. Selon Georges Tremblay, président de cette entreprise qui sert d’intermédiaire à plusieurs labels québécois pour la distribution de leur produits chez les hébergeurs et diffuseurs de contenus, la croissance de la musique numérique donne lieu à un certain optimisme.

« Sur une période de 3 mois l’an passé, fait-il observer, nos ventes de chansons représentaient 45 % du volume de notre chiffre d’affaires. Les ventes d’albums constituaient 41% , alors que le streaming constituait 14% de ce volume. Sur une période similaire cette année, les ventes chansons ont chuté à 39 %, les albums à 29 % et le streaming a bondi à 32 %… et le chiffre d’affaires de Believe a augmenté cette année. »

Alors? Tôt ou tard, on verra si cette croissance se traduira par des revenus destinés aux créateurs. Pour l’instant, le fric va aux intermédiaires… qui ne pourraient prospérer sans les créateurs de contenus.

Georges Tremblay croit en outre que le marché local a du retard à rattraper : « Spotify vient à peine de débarquer. Deezer a changé son approche et n’a plus d’équipe sur place. Rdio fonctionne sur abonnement. D’autres services existent mais notre marché n’est pas encore mature. En Europe et en Asie, par exemple, on observe que 35 % du volume du chiffre d’affaires de la musique numérique revient aux plateformes de téléchargement (emusic, iTunes, etc.) et 65 % au streaming. Au Québec, c’est l’inverse : la part des plateformes de téléchargement est de 70 %. Pour la suite des choses? Le streaming nous procurera d’autres revenus, mais il n’y aura pas de phénomène de cannibalisation. »

« Chose certaine, conclut Paul Tuch, les gens n’ont jamais consommé autant de musique qu’aujourd’hui. Il revient à l’industrie de la musique de trouver le moyen de monétiser ses contenus. »

Voilà qui est loin d’être évident. Pas plus que la représentation équitable des contenus locaux sur ces nouvelles plateformes :« L’enjeu pour les artistes Québecois, insiste Solange Drouin, sera d’y occuper une place importante, sans y être ghettoïsés. Il faudra investir tous leurs canaux ! »

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Vendredi 17 octobre 2014 | Mise en ligne à 15h27 | Commenter Aucun commentaire

Octobre africain au Centre Phi: Kwenders, Mosse, Falardeau, Jal


Le Centre Phi est très africain en ce mois d’octobre anormalement chaud. Qui s’en plaindra ?

Pierre Kwenders y a lancé son premier album mardi dernier, je vous suggère de lire mon interview publiée et mise en ligne samedi, sans compter la critique du Dernier empereur bantou chez Bonsound.

Depuis le 16 octobre, on peut voir l’exposition de l’artiste irlandais Richard Mosse, qui suggère une sélection de photographies puisées dans sa série Infra, et surtout The Enclave, installation audiovisuelle à six canaux synchronisés, sorte de documentaire d’art témoignant d’un séjour marquant dans la région orientale de la République Démocratique du Congo, soit aux frontières du Rwanda. En Occident, on parle trop peu de cette zone dévastée par les conflits armés depuis 1998 – 5,4 millions de morts depuis 1998, ça n’a aucune commune mesure avec toutes les catastrophes humanitaires médiatisées par les temps qui courent. À l’évidence, peu d’Occidentaux sont conscients de cette tragédie permanente alors que que la quasi totalité connaît les victimes occidentales du groupe armé État Islamique ou du virus Ebola.

Ainsi donc, les sons de The Enclave ont été récoltés, déconstruits et reconfigurés par le compositeur australien Ben Frost, que j’ai interviewé en mai dernier lors de son passage au festival EM15. C’est aussi en RD Congo que Ben Frost a créé Aurora, un des meilleurs albums électro de l’année. Il lancera bientôt le maxi Variant et sera de retour la semaine prochaine au Québec – le mercredi 22 octobre à la Sala Rossa, dans le cadre du festival Phénoména, et le jeudi 23 octobre au Cercle de Québec-ville. On se souviendra qu’Aurora, à mon sens l’un des meilleurs albums électroniques cette année, a été créé pendant la récolte d’images et de sons destinés à la création de The Enclave.

Écoutez un extrait de Variant, maxi à paraître de Ben Frost relayé par Pitchfork

Richard Mosse: The Impossible Image from Frieze on Vimeo.

Ce samedi, 19h, le Centre Phi projette gratuitement le film The Good Lie du réalisateur québécois Philippe Falardeau, auquel a pris part l’acteur et chanteur sud-soudanais Emmanuel Jal – le film raconte la trajectoire de réfugiés soudanais transplantés aux États-Unis. L’artiste trentenaire fut jadis un enfant soldat pour de vrai, il a tué pour de vrai… et il a réussi miraculeusement à se déprogrammer pour adopter des valeurs pacifistes qu’il met désormais de l’avant. Ce samedi, le Centre Phi suggère un entretien et un concert d’Emmanuel Jal. À 21h15, il prendra la parole et répondra aux questions. À 21h45, il donnera un concert. The Key, cinquième et plus récent album studio de Jal, participent le guitariste afro-américain Nile Rodgers (sorti des boules à mites dans le dernier opus de Daft Punk) et la chanteuse canadienne Nelly Furtado. Emmanuel Jal fait des albums depuis 10 ans: Gua (2004), Ceasefire (2005), Warchild (2008), Emmanuel Jal’s 4th Studio Album (2010), See Me Mama (2012), The Key (2014). Ce dernier opus ne passera probablement pas à l’histoire, il offre néanmoins des réalisations typiques de musique africaine d’aujourd’hui – mélodies pop, usage de rythmes africains ou reggae, intégrations de hip hop, réalisation afro-occidentale.

Écoutez intégralement l’album The Key d’Emmanuel Jal sur albumstreams

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Mardi 14 octobre 2014 | Mise en ligne à 18h42 | Commenter Commentaires (31)

Prince Rogers Nelson : mine de rien, 33e et 34e albums

Prolifique comme Bob Dylan, Neil Young, Frank Zappa ou John Zorn, Prince Rogers Nelson a sorti deux albums cet automne: 33e et 34e albums studio, afro flamboyant en prime. . Parmi les artistes populaires ayant émergé au tournant des années 80, n’est-il pas le seul auquel on s’attarde lorsqu’il nous sort un album ? Puisqu’il nous en sort deux, Art Official Age et PLECTRUMELECTRUM , voici une paire de commentaires.

* SOIT DIT EN PASSANT, IL EST TRÈS UTILE DE PARTAGER CE BLOGUE SUR FACEBOOK. LES BLOGUES SPÉCIALISÉS LE SONT MOINS QUE LES TEXTES MIS EN LIGNE DANS LA SECTION ARTS/MUSIQUE, ET CELA NE DEVRAIT PAS ÊTRE AINSI. ALORS ? À TOUS NOS LECTEURS FERVENTS ET NOS BLOGUEURS ACTIFS, SVP RELAYEZ SUR FB !

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Art Official Age

Cet opus est pop, funky, soul, porte les bons vieux sons de claviers que Prince nous balance depuis 1978. Porte les voix doublées, triplées, harmonisées du chanteur et de ses choristes. Les arrangements de cuivres et anches y sont tributaires du funk des années 60-70 (James Brown, Earth, Wind & Fire, Tower of Power, etc.). Des actualisations technologiques et nouveaux procédés de réalisation nous rappellent que nous sommes bien en 2014, en témoigne la chanson U Know. Encore allumé le quinqua ? Un groove jazzy-funk aussi contagieux que celui propulsant Breakfast Can Wait, très peu d’artistes peuvent en générer sur cette petite planète. En fait, Prince a le souci de transformer légèrement son art à chaque nouvel opus, sans jamais bouleverser les fondements de sa facture. Puisque cette facture est très riche et que son créateur ne prend jamais de pause millionnaire avant de pondre un nouvel opus (quatre ou cinq ans comme vous savez qui), il faut l’évaluer comme la pierre d’une oeuvre carrément monumentale. Contrairement à la presque totalité des mecs de sa génération (en l’occurrence la mienne, j’ai le même âge que lui), Prince réussit à maintenir l’intérêt.

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PLECTRUMELECTRUM

Guitare, guitare et encore guitare. Prince a réuni un trio entièrement féminin, (évidemment) constitué d’excellentes et (évidemment) très jolies musiciennes sous la bannière 3rd Eye Girl : Prince Rogers Nelson, guitare lead et voix, Donna Grantis, guitare lead ou guitare rythmique, Ida Nielsen, basse, Hannah Ford Welton, batterie et voix, sans compter la participation des rappeuses Lizzo et Sophia Eris sur la chanson Boytrouble. Jimi Hendrix, Curtis Mayfield, Eddie Hazel, Victor Johnson, Ernie Isley et autres Eric Gale sont ici évoqués, souvent transcendés par un des meilleurs guitaristes black de l’histoire moderne. On reconnaît ici la patte princière malgré la prééminence guitaristique: funk, soul, pop, blues et rock. L’étiquette funk’n'roll rusume bien l’affaire, comme l’indique la dernière chanson au programme, Étrangement, certaines pistes me rappellent des chansons rock de Frank Zappa et… ce n’est pas si étrange à bien y penser. On n’a pas ici de nouveau Prince à se mettre entre les oreilles, on a toutefois une offrande non négligeable. L’exécution de haute volée vaut le détour, on imagine que cette matière acquiert des qualités supplémentaires lorsque jouée devant public.

LIENS UTILES

Art Official Age, écoute intégrale sur Grooveshark

PLECTRUMELECTRUM, écoute intégrale sur Grooveshark

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