Alain Brunet

Sienna Dahlen Ice Age Paradise

Pour que des chanteuses telles Sienna Dahlen ou Anne Schaefer puissent en arriver là où elles sont aujourd’hui, il fallut que Joni Mitchell leur pave la voie, puis kd lang, puis… nous voilà à trois générations de Canadiennes, sinon quatre construites sur les fondements des musiques populaires de ce continent et dont l’art chansonnier a atteint des niveaux supérieurs via le jazz contemporain et les musiques modernes de tradition classique. Et voilà cette autre proposition de grande qualité sous la signature de Sienna Dahlen, dont on avait applaudi l’album Verglas à l’automne 2012. Un thème central de l’album est ici exprimé en français par cette superbe artiste anglophone évoluant entre Toronto où elle travaille surtout, l’Ouest canadien dont elle provient, Montréal où elle enseigne régulièrement le chant : Si je pouvais, mantra d’amour destiné à sa mère disparue prématurément. Laine Dahlen, le papa collabore aussi à l’offrande et chante son poème Venezia avec sa fille bien-aimée, si douée, si raffinée. Nous sommes dans cette suavité nordique que peuvent aussi nous offrir Christine Jensen ou Marianne Trudel. De concert avec l’arrangeur et contrebassiste Andrew Downing, Sienna pose une autre pièce à l’édifice de ce jazz de chambre septentrional, cette fois mâtiné de la vaste mouvance indie folk ou indie pop, et dont l’instrumentation implique ici guitares, banjo, contrebasse, batterie, violon, trompette, cor, cor anglais et violoncelle.

Fait à noter, Sienna Dahlen chante ce samedi, 20h00, à l’Astral avec l’Orchestre National de jazz de Montréal

Écoute intégrale et/ou achat de l’album Ice Age Paradise sur Bandcamp

Jensen INFINITUDE

De prime abord, l’écoute d’Infinitude laisse au jazzophile l’impression de ratisser des territoires familiers. Éventail harmonique connu, thèmes mélodiques connus, rythmes connus, instrumentation connue mais…. Comme c’est toujours le cas lorsqu’on fréquence des formes devenues classiques, l’espace créatif ne se trouve pas d’entrée de jeu. Si toutefois on est attentif, on le trouve dans l’articulation et dans la singularité des interprètes / improvisateurs. Qui plus est, une conception sonore de la nordicité étoffe la facture d’Infinitude; ne faut-il pas de vrais hivers, d’immenses étendues de conifères et d’infinis chapelets de lacs pour concevoir un tel jazz ? Évoluant dans les zones septentrionales, les sœurs Christine (saxophones) et Ingrid (trompette, mélodica, kalimba) Jensen sont parmi les actrices les plus pertinentes de cet hémisphère, leur liaison Montréal-New York semble d’autant plus fluide. La trompette virtuose d’Ingrid y est une fois de plus suave, les saxos de Christine plus que défendables, la section rythmique irréprochable et on découvre les innovations texturales du guitariste Ben Monder, passé maître dans un jeu « classique » qu’il étoffe désormais par de brillants effets de saturation. Soit dit en passant, le guitariste de Blackstar, ultime opus de David Bowie, c’est lui. Prêts pour affronter le froid?

Site officiel du label Whirlwind, pour écouter Infinitude

Gary Schwartz, Alexandre Côté, Jim Doxas

Lancé à l’Off Jazz, soit en octobre dernier, cet album en trio, carrément nommé 3RIO, réunit le guitariste montréalais Gary Schwartz, le saxophoniste Alexandre Côté et le batteur Jim Doxas. Nous sommes ici au coeur de l’expression jazzistique, tel qu’elle existe depuis les débuts du jazz moderne soit dans les années 40. On préconise ici une approche relativement minimaliste vu l’instrumentation, de sonorité assez crue car les effets périphériques sont réduits au maximum. La guitare électrique est peu modifiée par des pédales d’effets, la batterie reste ce qu’elle est fondamentalement, c’est idem pour le saxo ténor. À travers des thèmes et progressions harmoniques majoritairement inédits auxquels on greffe quelques standards (Monk’s Dream, You Stepped Out of a Dream, Close Your Eyes), on explore une zone temporelle couvrant plus d’un demi-siècle de jazz. Ces excellents musiciens ramènent le swing à l’ordre du jour, mais ne rechignent pas lorsque la porte s’ouvre sur l’atonalité et des harmonisations plus contemporaines. Du vrai jazz d’aujourd’hui, quoi.

Écoute intégrale et/ou achat de l’album 3RIO sur bandcamp

Simon Bertrand BO de Pays

La bande originale du film québécois Pays, réalisé par Chloé Robichaud et actuellement en salle, est essentiellement jazz. Rémi Bolduc, saxophone alto, André Leroux, saxophone ténor , Maxime St-Pierre, trompette, Morgan Moore et Adrian Vedady, contrebasse, Jim Doxas, batterie,Philip Horsney, vibraphone, Simon Bertrand, piano, sax alto. Ce dernier est peu connu des jazzophiles, vu son profil de compositeur et ses allégeances avec la musique contemporaine écrite. Or, ce Simon Bertrand fut jadis formé par le pédagogue et saxophoniste Nick Ayoub, parmi les pionniers de l’éducation jazzistique de haut niveau. Le compositeur avait donc les connaissances nécessaires pour recruter un personnel de cette qualité. Grosso modo, la facture dominantre de ce jazz est modale, assortie de séquences d’inspirations plus européennes non sans rappeler Olivier Messiaen (selon les dires du principal intéressé). Semble-t-il que ce choix esthétique consistant à évoquer prioritairement la période 1958-1964 (Miles, Coltrane, le jeune Wayne Shorter) soit pleinement assumé côté jazz. Quoi qu’on pense de cette musique qui semble générique d’entrée de jeu, mais dont la personnalité se révèle au fil des écoutes, les jeunes jazzophiles pourront faire le rapprochement avec ce qu’ils connaissent de leur Kamasi Washington, car leur chouchou s’inspire en grande partie de cette même esthétique.

Écoute intégrale de la BO du film Pays sur Spotify

Falk Bonitz Trio Marzsonne

Depuis plusieurs mois, j’essaie de trouver le moyen de vous faire part de cette découverte allemande… et de vous rappeler la précarité professionnelle des musiciens de haut niveau par les temps qui courent. D’origines montréalaise et haïtienne, transplantée à Berlin depuis quelques années, la chanteuse Rachelle Jeanty m’avait contacté pour faire mousser le travail de son partenaire dans la vie, et cette noble intention était justifiée. L’amour ne rend pas toujours aveugle ! Car, sans forcer la note, on peut convenir que ce pianiste berlinois Falk Bonitz est excellent aux ivoires. Belle articulation, souplesse, sens aigu du rythme dans le phrasé, sans conteste de niveau international. Ses choix harmoniques et son approche compositionnelle sont assez typiques du jazz des années 60, 70 et 80, quoique renforcés par des notions probantes de musique classique moderne ou contemporaine et des influences marquées de jazz latin. Sa section rythmique se compose du batteur Yatziv Caspi et du bassiste Noriaki Hosoya, superbes artilleurs et improvisateurs fervents. À l’évidence, la cohésion d’ensemble et les performances individuelles atteignent ici un bel équilibre. Pas de révolution formelle à l’ordre du jour, mais certes une grande maîtrise des acquis du jazz acoustique tel qu’on se l’est imaginé au cours des dernières décennies. Il faudrait se trouver dans chaque capitale du monde pour repérer ces trésors cachés… qui ne peuvent plus compter sur le soutien d’étiquettes de disques comme c’était autrefois le cas. Si les programmateurs des festivals ne les détectent pas, ils sont contraints à la survie économique et au repli. Belle époque…

Écoute de la musique du Falk Bonitz Trio sur SoundCloud

Falk Bonitz Trio, site officiel

The Falk Bonitz Trio: Märzsonne from form-art.tv workshop on Vimeo.

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Vendredi 2 décembre 2016 | Mise en ligne à 17h06 | Commenter Aucun commentaire

I Musici, OktoEcho, l’Occident, l’Orient

I Musici Au-delà des frontières

Les Québécois Jean-Marie Zeitouni et Katia Makdissi-Warren ont chacun un parent arabe, égyptien pour le maestro et directeur artistique de l’ensemble I Musici et libanais pour la fondatrice, chef et directrice de l’ensemble OktoEcho. Ainsi les deux formations joignent leurs forces sous la bannière Au-delà des frontières, l’objet étant de faire se croiser l’Orient et l’Occident, sinon de poursuivre le dialogue esthétique amorcé depuis plusieurs siècles déjà.

La direction d’I Musici annonce une rencontre au sommet entre différents courants culturels, esthétiques et musicaux : entre l’Orient et l’Occident, le classique et le populaire, la tradition et le renouveau. Des virtuoses de divers horizons s’uniront pour faire sauter les frontières qui nous divisent et nous inviter à rencontrer l’autre dans un nouvel espace de sociabilité musicale. Une pianiste de jazz, un percussionniste multidisciplinaire et trois maîtres d’instruments méditerranéens de culture séfarade participeront entre autres à la création d’une œuvre concertante de la compositrice – et fondatrice de l’ensemble OktoEcho – Katia Makdissi-Waren, une œuvre métissant les différentes traditions dans un langage nouveau et rafraîchissant.
Outre les deux ensembles réunies, participent à ce programme deux musiciennes turques, Didem Basar (kanoun) et Binnaz Çélik (kemençe), sans compter la chanteuse marocaine Leila Gouchi.

Jean-Marie Zeitouni précise davantage:

“On fait un tour d’horizon des musiques orientales, surtout arabes, dans la musique occidentale. On a de la musique espagnole qui fut occupée en bonne partie par les Maures. La pièce d’Arvo Pärt au programme comporte entre autres des sonorités de cordes romantiques mais aussi des glissandi orientaux sans vibrato, des phrases orientales alternées avec un son plus européen, plus typique du compositeur estonien, planant, tonal ou modal. Autre exemple, le compositeur Anthony Rozankovic a fait des musiques de fusion pour OktoEcho que l’on reprend en formule d’orchestre. Une pièce de José Evangelista, compositeur montréalais d’origine espagnole, nous propose une pièce répartie en 10 très courts mouvements. Son fils est aussi compositeur et nous jouerons une ses pièces comoposée initialement pour OktoEcho. Grosso modo, nous survolons en 15 pièces consécutives les Balkans, l’Espagne, la Turquie, le Maroc, l’Algérie, l’Égypte et l’Espagne.”

PROGRAMME

J. Evangelista : Airs d’Espagne
D. Basar / K. Makdissi-Warren : Double concerto pour kanun et kemençe (création)
A. Pärt : Orient & Occident
G. Evangelista : Méditerrania 70
K. Makdissi-Warren : Razzia
K. Makdissi-Warren, G. Cabili : Orient-Tango
A. Rozankovic : Andalous Shoes
Anonyme : Lama Bada Yatathanna
S. Halali : Méditerranéen

DURÉE: 1 HEURE 20 MINUTES

Jean-Marie Zeitouni, chef
OktoEcho, groupe invité
Didem Basar, kanoun
Binnaz Çelik, kemençe
Leila Gouchi, voix

DATES DES CONCERTS

VENDREDI, 2 DÉCEMBRE, 17:45
DIMANCHE, 4 DÉCEMBRE, 14:00

Église Saint John the Evangelist
137, Avenue du Président-Kennedy, Montréal


I Musici, site officiel

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Mardi 29 novembre 2016 | Mise en ligne à 19h02 | Commenter Commentaires (4)

Hip hop local, afro-pop locale: Emrical / Momentum

Emrical Momentum

Autre profil dans la foulée du hip hop local ou de l’afro-pop locale, voici la proposition d’Emrical.

Ricardo Lamour m’a joint directement il y a environ deux ans, dans le cadre du mois de l’Histoire des Noirs. Il faisait alors la promotion de plusieurs jeunes artistes afro-montréalais, créoles antillais, africains, soul, R&B ou hip hop. C’est d’ailleurs grâce à cette initiative que j’avais pu découvrir Veeby, excellente chanteuse afro-soul d’origine camerounaise dont on a fait l’éloge depuis.

Opiniâtre, défonceur de portes, Ricardo a sorti plusieurs pistes de musique, son travail le plus substantiel se trouve dans le récent album Momentum, sorti il y a quelques semaines et réalisé par le claviériste Jean-Sébastien Fournier (frangin de Marie-Pierre Arthur).

En voici l’impression sommaire:

L’engagement de ce travailleur social (de formation) est plus que tangible. Les thèmes sont directement abordés, les rimes abordent moult facettes de l’oppression vécue au sein de la société québécoise: accès bloqué dans l’échelle sociale, parenté précoce, violence policière, famille dysfonctionnelle, précarité économique, racisme anti-noir, répression des autochtones, islamophobie, répartition inéquitable de la richesse, on en passe.

Ricardo chante, rappe, sermonne, invective, s’époumone, transmet assurément sa passion.

Parfois trop proches du sens direct, ses métaphores peuvent être jugées plus pamphlétaires que poétiques, s’avèrent tout de même habilement tournées. Raps et chansons sont construits dans les règles de l’art, des fragments d’extraits médiatiques ajoutent un côté docufiction à sa proposition. Musicalement, les emprunts stylistiques (hip hop, musiques afro-antillaises, afro-soul, synthpop, dancehall, etc.) confèrent à Emrical une dégaine qui n’a pas d’équivalent local. Et c’est précisément là que ça devient intéressant, bien que la démarche soit encore verte.

Rappeleons en outre Ricardo Lamour a fait parler de lui en s’opposant à la relance d’une production théâtrale à la mémoire de Fredy Villanueva – Fredy, d’Annabel Soutar auquel Lamour avait précédemment participé malgré ses réserves.

“Sa lettre dénonce «la marchandisation pure et simple» de la tragédie, et qualifie la démarche de l’auteure d’appropriation culturelle «qui vide de sa substance l’indignation légitime d’une mère». Il ajoute que «cette pièce qui dissèque vulgairement les plaies toujours non guéries émanant du décès de Fredy est en voie d’être diffusée à plus grande échelle»” a noté mon collègue Luc Boulanger.

Inutile d’ajouter que ça fait désormais partie du passé, que Ricardo Lamour se penche davantage sur le présent et l’avenir.

LIENS UTILES

Emrical, écoute intégrale de l’album Momentum sur Bandcamp

Page Facebook de Ricardo Lamour avec vidéos

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