Alain Brunet

Dimanche 31 août 2014 | Mise en ligne à 13h56 | Commenter Commentaires (81)

Arcade Fire, la communauté anglo-indie et le Montréal franco

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Samedi soir, les contraintes d’écriture au show d’Arcade Fire ne m’ont pas permis d’assortir d’un commentaire critique la description d’une composante importante du concert prévue en fin de programme: les reprises de groupe liées à Montréal. Au lendemain de cet excellent spectacle, le sujet fait jaser en masse dans la twittosphère…

Rappelons que, dans la plupart des villes où le supergroupe montréalais s’est produit, il a repris une ou des chansons d’artistes issus de la ville visitée. Mavis Staples à Chicago, David Byrne à New York, pour ne citer que ces exemples.

À Montréal ? On a eu droit à une parodie de Céline Dion: Une colombe, sortie il y a trente ans, interprétée à l’occasion de la visite de Jean-Paul II. Voilà pour l’évocation francophone. Pour la reprise anglophone, le choix s’est arrêté sur I’ll Believe Anything du surdoué songwriter Spencer Krug, époque Wolf Parade.

La version pour marionnette géante (papale, il va sans dire) était parodique. Les quadras et les quinquas ont souri , les autres ont haussé les épaules ou n’ont pas pigé cette moquerie… qui dure depuis trois décennies. Parodier Céliiiiine n’est pas répréhensible en soi (les francophones le font à gogo depuis les débuts de sa carrière), on peut néanmoins s’interroger si l’occasion s’y prêtait vraiment. Tant d’excellentes chansons francophones auraient fait l’affaire ! Enfin…

Loin de moi l’intention de faire tout un plat avec ce choix… qui n’en demeure pas moins révélateur de la connaissance plutôt mince du fait français chez les anglo-indies de Montréal.

Voilà donc ce que je ressens: Win et Régine ont beau remercier sincèrement les fans d’ici, louanger sincèrement la dynamique montréalaise, ils demeurent représentatifs d’une communauté anglo-montréalaise où la culture francophone est connue superficiellement. Qui plus est, la majorité des artistes anglo-indies établis à Montréal maîtrisent mal la langue française lorsqu’ils n’y ont pas grandi. Des artistes anglos élevés dans la région montréalaise comme Ben Shemie (Suuns) ou Patrick Watson sont beaucoup plus sensibles à cette exigence de respect mutuel, contrairement aux autres provenant du ROC, des États-Unis ou autres territoires anglophones du monde. Dans le cas d’Arcade Fire, Régine est francophone (et créole) et demeure l’interlocutrice francophone alors que ses collègues s’expriment rarement ou très peu en français sur la place publique.

Alors ?

Je ne suis vraiment pas du genre à grimper dans les rideaux sur les enjeux de la survie et de l’émancipation du fait français dans la grande région montréalaise, je crois tout de même qu’il faille rappeler à nos amis artistes de la communauté anglo-indie qu’ils ont un devoir de compréhension de la culture française locale. S’ils décident de vivre ici, c’est une simple question de respect. En ce sens, il faut également leur rappeler que les francophones constituent une part très importante du public local de la mouvance anglo-indie. Cette tension créatrice est essentielle au maintien de Montréal parmi les capitales de la musique, et il y a certes place à l’amélioration.

Or, force est de constater que les anglo-montréalais vraiment intéressés aux musiques d’expression française, indépendantes ou non, ne sont pas légion. La communauté anglo-indie vit dans une bulle plus étanche qu’elle ne le croit…

LIENS UTILES

Ma critique du spectacle au parc Jean-Drapeau

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Vendredi 1 août 2014 | Mise en ligne à 13h33 | Commenter Commentaires (46)

Nick Cave: l’interview intégrale

Amis lecteurs et blogueurs, voici la version intégrale de mon texte suivant une conversation enregistrée il y a quelques jours avec Nick Cave. Cette exclusivité m’a permis de voir et revoir l’excellent film documentaire 20 000 Days on Earth lui étant consacré, et que vous pourrez voir à la fin septembre sur un serveur près de chez vous. Inutile d’ajouter que son séjour de deux jours à Montréal – vendredi au Centre Phi et samedi à Osheaga. Enjoy !

Nick Cave

Plus de 20 000 jours passés sur terre. À dire. Écrire. Chanter. Mythifier. Se transformer. Mi-cinquantaine, Nick Cave a accepté d’être l’objet d’un film documentaire. Projeté au Centre Phi ce vendredi, cette réalisation de Iain Forsyth et Jane Pollard ne sera mise en circulation qu’en septembre prochain.

Phoebe Greenberg et Penny Mancuso, respectivement fondatrice et présidente du Centre Phi Phi en sont les productrices exécutives de 20 000 Days On Earth, ce qui en justifie la projection exclusive et un spectacle intime donné ce vendredi par le sujet du film en chair et en os, réservé au 75 preneurs qui se sont prémunis de billets.

Les images ont été tournées durant la période où fut créé l’album Push the Sky Away, chef-d’œuvre rock enregistré en 2013 avec The Bad Seeds et dont la matière sera certes mise en valeur ce samedi à Osheaga. Il faut évidemment s’attendre à une version réduite de ce ce spectacle mémorable présenté au Métropolis – en mars 2013.

« J’adore donner des spectacles courts dans le cadre de festivals. Tu dois présenter tout de suite une matière consolidée, fusionnée, compacte. Deux ou trois punchs, et voilà. Avec le groupe Grinderman, j’ai appris à le faire, les Bad Seeds en sont tout autant capables désormais. Avant quoi nous nous retrouvions dans ce cirque sans savoir que nous faisions. »

Aurez-vous saisi que Nick Cave est en conversation téléphonique avec La Presse. Les réparties sont concises, étoffées. Tout ce qui est dit par le maître rock mérite d’être transcrit… mission impossible. Concentrons-nous sur le nouvel événement le concernant.

20 000 Days On Earth n’est pas exactement un film sur la vie de la rock star. Il y est essentiellement question de sa conception du processus créatif et de la transmutation que génère ce processus, sur scène comme en studio. On y observe avec fascination un chasseur obsédé par cette bête mystérieuse que l’on nomme inspiration.

« Je me lève, j’écris, je regarde la télé… Je me sens cannibale. Je peux faire cuire quiconque à la casserole. Je peux même cannibaliser ma vie conjugale. Essentiellement, j’écris des histoires de monstres et de bonnes personnes évoluant dans un monde absurde, fou, violent. Plus j’écris, plus mon monde s’élabore, se construit… » révèle-t-il dans ce film dont il est aussi le narrateur.

On le voit chez lui dans son bureau, très brièvement avec sa femme ou ses deux fils cadets. On le voit sur scène, en studio, en voiture. On le voit surtout converser avec ses collègues, son thérapeute, des collaborateurs avec qui il partage les images et artefacts de son passé, avec même Kylie Minogue qui a déjà vécu un moment intense à ses côtés (l’enregistrement du duo Where the Wild Roses Grow), avec son bras droit musical et grand ami Warren Ellis.

« Plusieurs films documentaires, soulève-t-il au bout du fil, ont pour objet de se trouver derrière le masque de leur sujet. Iain et Jane (les réalisateurs) ont évité ce procédé. Ce qui se trouve derrière le masque, avons-nous convenu, ne peut-être autre chose qu’un souvenir pale, flétri. Cela dit, aucune ligne départage clairement le privé du public dans ce film. Ce que j’écris est le reflet de ce qui m’arrive. Ce sur quoi j’écris relève des choses les plus ordinaires et les plus intimes. Je pense beaucoup à ces petites choses de la vie, je leur colle du sens. »

Tout au long du film, Nick Cave est impeccablement vêtu, même dans des contextes qui ne l’exigent aucunement. La justification est aussi très chic :

« Vous savez, certains d’entre nous fonctionnent mieux lorsque la caméra est en marche. Nous vivons nos vies comme une sorte d’examen, autant donner la représentation la plus honnête possible. Très souvent, certains ne savent pas que nous sommes à moins que nous soyons sous observation.»

Le travail

Nick Cave est de ces artistes pérennes qui ne s’arrêtent jamais. Pour lui, seul un travail constant peut conduire à l’inspiration. C’est ce qu’il tend à démontrer dans le film et ce qu’il confirme en interview :

« Tout tourne autour du travail, sans quoi je ne me sens pas exister. Quotidiennement, j’essaie d’atteindre une plus grande efficacité, c’est le processus d’une vie entière. Ma vie hors du travail est secondaire; sans accomplir un travail concluant, je ne peux fonctionner d’une manière positive avec mes proches. »

La transformation

Devant un homme qui a toutes les allures d’un psy, Nick Cave raconte une fantaisie adolescente : il se travestissait sous la pression d’une amie qui le subjuguait. Il est alors question de transformation. Celle aussi de son père transmuté lorsqu’il lui lisait des extraits de Lolita, grand classique de Vladimir Nabokov. « Il était devenu quelque chose de plus grand .»

Plus loin, il revient sur cette notion fondamentale de la transformation de l’artiste-performer par son imagination.

« Sur scène, explique-t-il à un ami, il arrive que tu sois transporté ailleurs. Quelque chose se produit. Tu deviens alors la personne que tu as toujours voulu être. Enfant, je n’étais pas heureux en me regardant dans le miroir. J’avais déseprérément besoin de me transformer en quelqu’un d’autre. Il faut donc voir ce concept de la rock star avec distance, il faut tracer une ligne car tout ça est une invention. »

Il évoque le souvenir d’un concert mémorable donné par Nina Simone pour appuyer son propos. Il décrit l’odieux personnage de la vieille diva dans la loge devenir un ange devant son public. « Nous voulons être quelqu’un d’autre sur scène. Nous voulons aussi mener les gens dans la salle à oublier ce qu’ils sont. Un spectacle peut nous conduire à cette transformation. »

Les mots

Les mots demeurent au centre de sa création, au-delà de l’écriture de chansons rock pour The Birthday Party, The Bad Seeds ou Grinderman -en témoignent romans et scénarios de films de son cru.

« J’ai le sentiment de faire du progrès si je réussi à assembler un paquet de mots. Je ne ressens pas la même chose avec les sons. La musique ne vient jamais en premier lieu. J’écris des mots, je m’assois, je lis, je crée ensuite la musique. Mais cela est différent lorsque je travaille avec Warren Ellis », soulève notre interviewé.

Plus précisément, les chansons de Nick Cave s’écrivent en plusieurs étapes, qu’il résume au téléphone :

« D’abord j’écris à la main, dans mes cahiers. Lorsque sens que cela devient une chanson, je l’écris à l’ordinateur et je procède à son édition. Lorsque je sens que le texte a atteint une forme satisfaisante, je le recopie à la machine à écrire. La quatrième étape est dans le studio où j’attaque la chanson impitoyablement. J’écris à la main ou à la machine à écrire parce que j’ai perdu beaucoup de matière par le passé en ne me fiant qu’à l’ordinateur. Je pouvais moi-même effacer de la matière qui ne me semblait pas valable sur le coup et qui l’aurait été après réflexion. Ainsi j’ai perdu beaucoup de matière par ma faute. J’écris à la main ou à la machine pour éviter ce problème. »

Multi-instrumentiste, l’Australien Warren Ellis est très présent dans 20 000 Days On Earth. Il y dirige des gamins français lors d’une séance d’enregistrement, il invite Nick Cave à dîner, etc. On le sait musicien central des Bad Seeds ou Grinderman, de surcroît le principal acolyte du chanteur.

« En passant beaucoup de temps ensemble, raconte notre interviewé, nous sommes devenus très amis. Warren a produit chez moi un effet extrêmement puissant, ce qui a eu des incidences profondes dans ma manière d’écrire mes chansons. Plus que tous les membres des groupes auxquels j’ai participé antérieurement. Warren n’est pas réticent à l’idée qui émerge, alors que plusieurs membres des Bad Seeds et The Birthday Party l’ont été par le passé. J’avais connu ces garçons à l’adolescence et j’étais devenu l’auteur-compositeur de leurs groupes à travers nos expériences. Lorsque Warren est arrivé parmi nous, j’ai trouvé un collaborateur qui a rendu mes chansons meilleures. »

Musiques toujours très simples, écritures et ambiances complexes. Nick Cave en convient : « Cette atmosphère très linéaire est idéale pour ma façon d’écrire.»

La mémoire et la nostalgie

Au psy qui lui sert de miroir dans le film lui étant consacré, Nick Cave révèle sa peur de perdre la mémoire :

« La mémoire est ce que nous sommes. Dans une chanson, je crée un monde à travers la narration. Souvenirs précieux, bonheurs et traumatismes réminiscents… les chansons reprennent ces souvenirs et les font entrer dans une sorte de mythologie. »

« Mais qui connaît sa propre histoire ? questionne le narrateur. Ce n’est que confusion, écho, clameur. Notre histoire ne prend forme que lorsque nous la répétons encore et encore. À nous-mêmes ou aux autres. Les fantomes du passé doivent parfois ressurgir car ils étaient cachés depuis trop longtemps et réclament de l’attention. C’est à ce moment que se rencontrent la réalité et l’imagination. C’est là qu’existent la joie, les larmes, l’amour. C’est là où nous vivons »

Effectivement.

Sur la banquette arrière de sa voiture, la pop star Kylie Minogue apparaît comme un fantôme dans le film. Avec la pop star, Nick Cave a enregistré naguère la chanson Where the Wild Roses Grow, histoire d’un meurtrier raconté par l’auteur du crime et sa victime devenue spectre. « Elle et moi avions vécu ensemble un épisode bref et intense. Lorsque nous avons pensé qui inviter dans le film, nous avons d’abord pensé à Kylie. »

En revanche, Nick Cave évite toute nostalgie. Préfère de loin l’ici et maintenant.

« Si aujourd’hui est mieux qu’hier? Je ne sais pas. J’ai beaucoup aimé faire mon dernier album, j’en suis vraiment fier. Et je ne me souviens pas trop des périodes antérieures. Dans le film, d’ailleurs, j’ai trouvé étrange de visionner et commenter des photos et artefacts de mon passé (Mick Harvey, Tracey Pew, concert de The Birthday Party, art religieux, soft porn, collection de cheveux, etc.), pour les besoins de la réalisation. Or, je ne fais jamais ça dans la vie. Les souvenirs ne sont importants que lorsqu’ils résonnent au présent. »

20 000 jours passés sur terre… et quoi encore, Nick Cave ? « Beaucoup de choses, surtout des chansons pour le prochain album des Bad Seeds.» Encore beaucoup à dire. Écrire. Chanter. Mythifier. Se transformer.

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Samedi 26 juillet 2014 | Mise en ligne à 11h17 | Commenter Commentaires (84)

Sur le trône: Justin Timberlake

Justin T juillet 2014

Lorsque Justin Timberlake a entonné Human Nature, une des plus mémorables de feu Michael Jackson (en voie de devenir un standard de jazz, ce qui en dit long sur sa pérennité), la passation des pouvoirs tombait sous le sens.

De tous les artistes de variété anglo-américaine, cet homme de 33 ans est le plus accompli. Il a beau provenir d’un boys band préfabriqué (NSYNC) comme le sont tous les boys bands, le mec originaire de Memphis a fait un méchant bout de chemin depuis lors.

Aucune opposition au pinacle de la pop. Pour une rare fois dans le monde des spectacles à effets spéciaux vendus à prix d’or, il n’y avait rien à regretter en ce vendredi soir de pur plaisir au Centre Bell.

De Fred Astaire à Madonna en passant par Crosby, Sinatra, Michael ou Prince, Justin Timberlake incarne cette tradition centenaire du showbusiness américain. Il en a intégré tous les cycles, il en écrit un chapitre entier. La danse des grands entertainers. Les références musicales parfaitement maîtrisées (soul, hip hop, blues, rock’n'roll, musique latine et plus encore). Les arrangements profus, spectaculaires, magnifiquement ciselés. Difficile de souhaiter plus grandes innovations technologiques pour la scénographie et les éclairages – la séquence de la passerelle mobile sur laquelle le chanteur et ses danseurs traversent la patinoire est en soi une pièce d’anthologie pour tous fans de showbiz top niveau.

Bien sûr, la prééminence des effets spéciaux dans un tel spectacle demeure paradoxale: il faut conquérir un immense marché pour se permettre de tels investissements et, conséquemment, des prix très élevés… qui rendent immensément riche une infime minorité d’artistes et de promoteurs. Pour l’instant, le système économique qui prévaut n’offre aucune autre alternative: seuls les blockbusters pop permettent autant d’innovation technologique. Dans bien des cas, la créativité des effets spéciaux est plus remarquable que le contenu auquel elle se consacre. On observe le même phénomène au cinéma, inutile de le souligner.

Dans le cas de Justin Timberlake, on ne peut conclure à un tel vide. Malgré l’immensité de cette machine à divertir, aucune arrogance, aucune faute de goût, la grande tradition du showbiz américain nous contemple. Seule ombre au tableau, les ajustements trop longs de la sonorisation en première partie… qui seront probablement effacés de nos mémoires différées.

Au pays de la pop à grand déploiement, rien ne rivalise avec le vaisseau piloté par Justin T. Le monde de Lady Gaga n’a pas cette cohérence malgré une pléthore de bons flashs au programme de ses shows (parfois hirsutes, mal intégrés), celui de Lana Del Rey n’a pas (encore) cette prestance, celui de Bruno Mars n’a ni cette classe ni cette envergure. Si Janelle Monae avait ses moyens ? On reste dans les si…

Justin T. n’a certes pas la profondeur musicale d’un Prince ou d’un Stevie Wonder. En studio, il n’a pas réussi les coups de maîtres de Michael J. (Thriller et Bad) dont il est en bonne partie tributaire de la personnalité vocale. Peut-être n’y parviendra-t-il jamais.

Sur scène, en tout cas, je ne lui vois pas d’équivalent en 2014.

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