Alain Brunet

Vendredi 3 juillet 2015 | Mise en ligne à 17h18 | Commenter Un commentaire

Abdullah Ibrahim, Somi, Lorraine…

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Y avait-il lieu de craindre le mauvais casting d’un pianiste usé, mais dont la réputation fait vendre des billets? Fallait-il s’attendre à la reconstruction informe de sa gloire et de son savoir passés? À la perte en direct de ses moyens? Pour le premier de trois concerts consécutifs donnés au Gesù en autant de soirs, Abdullah Ibrahim a éclipsé jeudi toutes ces appréhensions.

Seul au piano pendant une heure et quart, l’octogénaire a joué comme doivent le faire les grands musiciens au crépuscule de leur existence: à la vigueur, la puissance, la rapidité, la vivacité, il a préféré la délicatesse mélodique, la sagesse harmonique, la grâce du mouvement lent exécuté par ces vieux sages qu’on admire tant. Comme si le jeu devenait une sorte de tai-chi du clavier, l’occasion de disséquer le geste et d’en savourer la perfection.

Le pianiste sud-africain, il faut le rappeler, n’a jamais été un monstre de technique. Il a imposé le respect pour son immense musicalité, sa profondeur mélodico-harmonique, sa faculté de saisir l’émotion du moment et d’en être le médium pianistique. Pour ses facultés de créateur ici et maintenant. À son grand âge, il n’a qu’à adoucir ses propositions tout en maintenant alerte son esprit d’improvisateur. Et puisqu’Abdullah Ibrahim est un superbe conteur de sons et qu’il a toute sa tête, on n’a qu’à savourer son art, assagi et encore pertinent.

La musique religieuse chrétienne (gospel) et les patrimoines ancestraux de sa contrée natale (zoulu, shangaan, xhosa) furent sa porte d’entrée au jazz et au blues afro-américains dont il a saisi l’esprit très jeune et contribué à en façonner une magnifique variante d’Afrique australe. Six décennies ont passé, Abdullah Ibrahim est depuis longtemps une figure emblématique de l’Afrique moderne, mais aussi un pionnier ayant amorcé cette transition entre musique populaire et musiques savantes. Parmi les premiers musiciens éduqués à l’occidentale, il a vécu l’exil en Europe et en Amérique, il a joué avec de grands musiciens africains, américains, européens, combattu l’apartheid et en a célébré la chute.

Tout ça rejaillit dans sa musique. Simple, épurée, légèrement rocailleuse, assortie d’effets percussifs et de judicieuses dissonances. À 80 ans, Abdullah Ibrahim est un homme encore inspiré.

SOMI

Dans cette même optique africaine jazzy, la chanteuse américaine Somi a fait dans le métissage entre jazz d’aujourd’hui et influences d’Afrique centrale ou d’Afrique de l’Ouest. Ses parents sont de l’Ouganda et du Burundi, sa culture hybride l’a conduite à se forger une identité hybride et réunir des musiciens de jazz ouverts à cette démarche – Liberty Ellman, guitare, Benjamin Williams, basse, Toru Dodo, piano et claviers, Otis Brown, batterie. Sur la scène de L’Astral, jeudi, les éléments de production nusoul et afrobeat de son récent album, le fort bon The Lagos Music Salon, étaient nettement moins marqués et l’on se retrouvait devant une facture plus jazzy et plus convenue. Somi n’en demeure pas moins une chanteuse doublée d’une auteure-compositrice sur laquelle le jazz devra compter pour les années à venir. Voix très puissante, timbre singulier, forte personnalité. Nous l’avions découverte il y a quelques années, espérons la revoir dans un contexte où sa performance pourra être mieux mise en relief.

LORRAINE

En dernier lieu, je ne m’étendrai pas sur le cas du concert solo de la pianiste montréalaise Lorraine Desmarais, malheureusement programmée au Gesù à 22h30… sans nouvel album à défendre, sans buzz à son endroit depuis un long moment. Devant une salle remplie à moitié (peut-être encore moins), le choix de cette salle à cette heure tardive était clairement une erreur. Concert honnête, certes, belles exécutions, pièces originales et relectures (de Bach à Oliver Jones), mais il eût fallu à notre pionnière du piano jazz au féminin plus de matière neuve pour faire ce cette rencontre un véritable événement.

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Jeudi 2 juillet 2015 | Mise en ligne à 17h23 | Commenter Commentaires (17)

ONJM, Vijay Iyer Trio, Carbou/Binney/Wood

Depuis deux ans, l’Orchestre national de jazz de Montréal consacre ses ressources humaines et créatives à la diffusion du répertoire pour grand ensemble. Mercredi soir, place des Festivals, la formation était au service de la jazzwoman Marianne Trudel et de son oeuvre la plus considérable jusqu’à ce jour: Dans la forêt de ma mémoire.

Au printemps 2014, L’Astral accueillait la création et l’enregistrement de cette suite en sept mouvements, que d’aucuns qualifient d’offrande majeure dans le contexte de notre communauté jazzistique. Depuis quelques années, la pianiste avait entrepris un travail d’écriture pour big band, ce qui l’a menée ensuite à la composition de cette oeuvre pérenne, brillante et d’autant plus inspirée. À n’en point douter, Marianne Trudel pourra la présenter sa vie durant sur l’entière planète jazz.

Et puisque l’album Dans la forêt de ma mémoire été lancé récemment sous étiquette Atma, l’occasion était belle pour que l’ONJM en rejoue la matière sur la plus grande scène du festival montréalais.

Anne Schaefer, qui chante magnifiquement dans l’enregistrement, était remplacée mercredi par notre Karen Young qui s’est fort bien acquittée de sa tâche. Comme dans le concept originel, la plus qu’excellente trompettiste Ingrid Jensen était la principale soliste, en alternance avec d’autres pointures locales, on pense notamment aux saxophonistes Jean-Pierre Zanella et André Leroux.

Malgré une température anormalement frisquette, le ciel était enfin dégagé entre 23h et minuit… et il y avait quand même une foule pour assister à l’exécution quasi impeccable de cette suite, dont l’esthétique jazz s’inscrit dans les hybridations classiques et contemporaines pour big band, on pense aux travaux initiés par feu Gil Evans, Maria Schneider et leurs successeurs telle notre Christine Jensen, excellente compositrice qui assurait hier la direction de l’ONJM.

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Deux heures chez Vijay Iyer

Un peu plus tôt au Monument National, le pianiste américain Vijay Iyer a mis l’accent sur la matière de son récent album sous étiquette ECM, Break Stuff, un des meilleurs albums de jazz parus en 2015. Pièces très majoritairement originales et quelques relectures à ce programme pour le moins substantiel, dont Work de Thelonious Monk, Little Pocket Size Demons de Henry Threadgill ou encore Human Nature de Michael Jackson servie au rappel.

On l’a déjà souligné, on ne passe pas deux heures devant Vijay Iyer pour y voir un supravirtuose à l’oeuvre. On s’y présente pour se laisser aspirer dans un monde musical dont la technique est au service de l’inspiration et des idées qui en constituent l’édifice. On y contemple alors tout un pan du piano jazz d’aujourd’hui et de demain, puisque Vijay Iyer en est un des plus grands concepteurs. Les composants harmoniques, mélodiques, rythmiques et timbraux qui y sont déployés témoignent à la fois d’une pensée visionnaire et d’un ancrage dans la tradition. Ainsi, il se trouve assez de références connues dans ce corpus pour ensuite en admettre la part plus avant-gardiste, forcément plus difficile à métaboliser.

Mercredi, le trio du pianiste de Vijay Iyer n’a souffert que d’une chose: la sonorisation. Comment, au fait, ne pas être en mesure de calibrer convenablement trois instruments acoustiques? Ainsi, le fabuleux batteur Tyshawn Soray enterrait trop souvent le jeu de ses collègues, surtout la contrebasse. Confusion à la table de mixage? Il y avait assez d’intelligibilité pour saisir l’excellence de cette musique jouée mais… inutile d’ajouter qu’un meilleur équilibre des forces sonores en présence l’aurait propulsée encore plus haut.

Carbou, Binney, Wood

En début de soirée, le guitariste montréalais (d’origine française) Thomas Carbou a carrément amélioré sur scène la matière de son nouvel album, Other Colors of Hekaté (étiquette Ad Litteram), enregistré avec le saxophoniste (alto) David Binney et le batteur Jim Black. Hier, ce dernier était remplacé par le très compétent Nate Wood qu’on a déjà entendu chez Kneebody et Tigran Hamasyan. Moins convenu que sur disque, ce répertoire world-jazz et aussi folk-jazz acquiert de nouvelles qualités devant public, surtout en énergie et en démonstration de virtuosité. On a même eu droit à la jazzification d’une chanson de Noir Désir, À ton étoile… un titre tout à fait indiqué pour un concert à L’Astral!

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ONJM Marianne Trudel
Voici la pièce maîtresse de Marianne Trudel, certes sa plus importante contribution jusqu’à ce jour.

Ce que la pianiste avait préalablement échafaudé pour septuor (Espoir et autres pouvoirs) culmine dans cette oeuvre en sept mouvements, écrite pour grand orchestre (18 musiciens) et créée en mai 2014 par l’Orchestre national de jazz de Montréal sous la direction de Christine Jensen.

Certains des meilleurs solistes québécois ou canadiens ont été conviés à étoffer cette pièce à la hauteur des ambitions de sa conceptrice : Anne Schaefer, voix ; André Leroux, Jean-Pierre Zanella, Alexandre Côté et Samuel Blais, saxophones ; Ingrid Jensen et Bill Mahar, trompettes ; Rémi-Jean LeBlanc, contrebasse ; Robbie Kuster, batterie – sans compter Marianne Trudel, qui y apporte une solide performance individuelle. Nous avons entre les oreilles une oeuvre riche et diversifiée, puisant dans plus d’un siècle de référents musicaux (romantique, impressionniste, contemporain, free, etc.), travail d’intégration comparable aux meilleures propositions pour grand orchestre de jazz écrites au cours des dernières décennies.

Sur la scène TD le 1er juillet, 21 h et 23 h, dans le cadre du FIJM

ÉCOUTE INTÉGRALE SUR ICI MUSIQUE

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Photo La Presse / Olivier Jean

Sauf l’immense respect que l’on doit à Wayne Shorter, géant depuis son émergence chez les Jazz Messengers à la fin des années 50, interprète virtuose, improvisateur brillant, compositeur de génie, initiateur de styles jazzistiques, il faut dire les choses comme elles sont… du moins telles qu’elles furent mardi à la Maison symphonique : l’âge commence à rattraper le grand maître.

La qualité de son jeu s’en ressent malgré la pertinence encore tangible de sa musique en quartette. À 81 ans, que peut-il se permettre en tant qu’interprète ? Un des traits distincts de son approche au saxophone était l’atteinte de paroxysmes au terme de montées dramatiques. Malheureusement, le soprano n’atteint pas toujours la fréquence visée, le ténor peut manquer de tonus lorsque le contexte l’exige. On a souvent loué la verdeur du vétéran, encore alerte et précis jusqu’à récemment mais…

Wayne Shorter a beau ménager ses effets, certaines de ses interventions semblent hésitantes ou même erratiques. D’autres, fort heureusement, contribuent de belle façon à l’effort collectif de son quartette et donc à cette création en direct d’environ une heure et demie.

Une fois de plus, ce fameux ensemble nous conviait à la lecture d’un récit longuement improvisé et complété par l’interprétation de quelques thèmes composés. Récit parfois disparate, force était d’observer. Le pianiste Danilo Perez, le contrebassiste John Patitucci et le batteur Brian Blade ont beau constituer un des plus beaux alignements du jazz contemporain, ils ne peuvent accomplir de miracles chez les mortels. Tant bien que mal, ils doivent gérer l’état de leur leader, tant et aussi longtemps que la sagesse sera au rendez-vous.

À l’occasion d’une soirée spéciale pour célébrer son 80e anniversaire, il y a deux ans, Wayne Shorter montrait des signes de fatigue sur scène, mais pas assez pour qu’on s’en formalise. En comparaison aux fabuleux concerts donnés par son quartette depuis l’an 2000, la qualité de cette construction improvisée était légèrement en-deçà de ce à quoi on avait eu droit par les années passées : parmi les plus grands rendez-vous de l’histoire du FIJM, rien de moins. Or, mardi soir, la fatigue physique et l’essoufflement conceptuel étaient plus évidents. Ainsi va la vie, personne n’y échappe…

Dave Douglas High Risk

Les «risques élevés» de Dave Douglas

À L’Astral, le trompettiste américain Dave Douglas tentait l’expérience électro-jazz aux côtés du bassiste Jonathan Maron, du batteur Mark Guiliana et du DJ/réalisateur Shigeto : High Risk, tel est le nom de ce nouvel ensemble. Encore faut-il rappeler que, sur la planète jazz, peu de musiciens suggèrent de telles musiques hybrides qui n’ont pas l’air datées. On a généralement droit à une solide section rythmique funk/hip-hop et des solistes qui s’esbaudissent sur des clichés électroniques. Et on reste sur son appétit…

Dave Douglas est probablement conscient de ce cliché car il a choisi un bidouilleur électro qui lui fournit une matière d’aujourd’hui et non d’il y a cinq ou dix ans. Qui plus est, le trompettiste est un vrai compositeur, ses structures vont au-delà du groove, excellent au demeurant – Mark Guiliana y est pour quelque chose ! Si on ne peut conclure à une oeuvre achevée, on peut d’ores et déjà applaudir la démarche et s’attendre à une évolution probante du concept.

ÉCOUTE INTÉGRALE DE HIGH RISK SUR DEEZER

Snarky Puppy Métropolis 2015

Photo Victor Diaz Lamich pour le FIJM

Snarky Puppy parti pour la gloire

Pour conclure la soirée, il fallait témoigner du très gros buzz à l’endroit de la formation américaine Snarky Puppy. Enfin, un groupe de musique instrumentale de fort niveau attire un public dans la jeune vingtaine, quoi qu’on pense de son approche. Mardi soir, le Métropolis était rempli à craquer de fans finis, excités au maximum par ce néo-fusion assorti de multiples influences du moment – groove, R&B, hip hop, indie pop, etc. Nul ne peut prédire l’avenir, mais il est permis d’affirmer que Snarky Puppy a réalisé un tour de force en imposant cette facture pour ainsi lancer une nouvelle génération sur la piste de la «mélomanie».

ÉCOUTE INTÉGRALE DE L’ALBUM WE LIKE IT HERE SUR DEEZER

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