Alain Brunet

Samedi 6 février 2016 | Mise en ligne à 17h03 | Commenter Commentaires (24)

La misère des niches

Boulez

Sur ce blogue, nous tentons régulièrement de désamorcer cette opposition sempiternelle entre populisme et élitisme. Dans le même esprit, je nous invite à débattre sur ces notions exacerbées de grand public et de public spécialisé. Ces notions nous interpellent quotidiennement, où qu’on se situe sur le spectre des expressions. Dans toutes les pratiques artistiques, ces notions ne cessent de ressurgir dans un environnement numérique dont les mutations ont des impacts profonds sur notre appréciation de la culture.

Puisque les collègues du cinéma/télé ont chaudement débattu de cette question dans le contexte des mises en nominations des Jutra, pourquoi ne pas étendre la discussion à la zizique ? À nous de jouer.

Au tournant des années 2000, l’Américain Chris Anderson (alors rédateur en chef de l’excellent magazine Wired) avait ébloui le monde des nouveaux médias avec son concept de «long tail». Le concept était le suivant : dans un environnement numérique, la culture est une immense bête en mutation, dont le tronc ne cesse de rétrécir et dont la queue prend une ampleur insoupçonnée.

La métaphore de la longue queue (ou longue traîne, pour reprendre la traduction choisie du fameux essai) était la suivante : le tronc représente les productions de masse à grand déploiement, la traîne est constituée d’une grappe de productions de niche dont la somme des publics est supérieure à celle des produits destinés à un « grand public » de moins en moins considérable.

Qu’en est-il en 2016 ? Prenons le cas de la musique.

Le tronc de la bête: plus petit et… beaucoup plus riche

Le tronc de la bête est constitué des Rihanna, Taylor Swift, Adele, Beyoncé, Ariana Grande, One Direction, Nicki Minaj, Ed Sheeran, Drake, Kanye West, Jay Z, Lady Gaga, The Weeknd et autres Katy Perry, sans compter les artistes de la téléréalité (The Voice / La voix, X Factor, etc.) et artistes populaires de chaque marché national telle la Québécoise Marie-Mai.

La queue de l’immense bête ne peut être résumée par une brève nomenclature d’artistes car on pourrait noircir des pages et des pages et dresser un résumé très sommaire de l’activité réelle. Suggérons plutôt un aperçu des styles, eux-mêmes fragmentés en de nombreuses sous-tendances : musiques classiques occidentale, indienne, arabe, persane, turque, musique contemporaine instrumentale, musique électroacoustique, musiques électroniques (large spectre de l’EDM à l’IDM), hip hop (gangsta, abstract, trap, etc.), R&B soul, musiques rock (corporate, hard, métal, punk, prog, classic, etc.), blues, folk, americana, chanson à texte selon la langue, mouvance indie, on en passe évidemment.

Si l’on s’en tient au concept originel de la «longue traîne», l’addition de ces marchés de niche est d’ores et déjà beaucoup plus considérable que le corpus lié aux marchés grand public. En termes d’activités créatrices et d’impact réel sur des publics spécialisés, on doit encore souscrire au concept: la queue est effectivement plus lourde que le tronc.

Vous avez du mal à le croire ?

Les artistes qui joignent le plus de monde ne joignent pas la majorité de la population. Si plusieurs centaines de milliers de personnes sont fans finis de Céline Dion ou de Marie-Mai, et donc constituent des publics de masse, des millions d’autres personnes s’en préoccupent moins, peu… ou pas du tout. Et ces mégastars ne sont pas légion, leur nombre tend d’ailleurs à décliner. Lorsque, par exemple, je chroniquais la pop-rock dans les années 80 et 90, les événements de masse étaient beaucoup plus nombreux. Le Stade olympique se remplissait quelques fois par an, le Centre Bell (précédé du Forum) et l’Auditorium de Verdun accueillaient beaucoup plus d’artistes capables de réunir des milliers de fans, bien au-delà des événements présentés aujourd’hui au Métropolis, à la Salle Wilfrid-Pelletier, à la Maison symphonique, au Théâtre Saint-Denis sans compter toutes ces salles capables d’accueillir quelques centaines de spectateurs. Qui plus est, les plus forts impacts de la pop culture

On peut se permettre de lancer l’hypothèse suivante : les musiques dites très populaires le sont moins qu’elles ne l’étaient dans les années 60, 70, 80 et 90. En proportion, les fans de pop culture sont moins importants que tous ceux répartis dans ces centaines de niches. Ainsi, il existe une vaste confusion sur l’idée qu’on se fait aujourd’hui des productions destinées au « grand public », au « vrai monde », ces productions qui « intéressent vraiment les gens ». En vérité, elles ne cessent de décliner en proportion mais… la puissance de leur diffusion médiatique (sur les plateformes généralistes, télé, quotidiens, radio FM) et de leur structure industrielle tend à démontrer le contraire. Confusion…

La traîne de la bête: plus longue, plus considérable… plus pauvre

Sur les plans de la rentabilité, des moyens de production, des investissements massifs et de la couverture médiatique, le tronc de la bête décrite par Chris Anderson est beaucoup plus puissant que ne l’est sa queue, aussi longue soit-elle. Sauf exceptions, les marchés de niche souffrent de sous-financement, ils sont loin de récolter les bénéfices pourtant légitimes de leur impact réel. En d’autres termes, les artistes hyperpop empochent encore le magot. Leurs fans assistent à leurs concerts et achètent leurs produits dérivés à des prix tellement élevés que leur accès à une diversité de propositions artistiques s’en trouve considérablement amoindri. Ainsi, l’écart entre une infime minorité d’artistes immensément riches et le reste de la communauté des créateurs n’a jamais été aussi prononcé.

Quant aux innombrables sous-genres issus des musiques populaires, ils ont leurs hauts et leurs bas et joignent des communautés souvent étanches. Devant une offre aussi considérable, les amateurs de musique ont le vertige. Ils préfèrent choisir un camp et tendent à s’en satisfaire plutôt que d’aborder la musique à l’horizontale, c’est-à-dire comme un univers entier à découvrir. Ce communautarisme s’impose de plus en plus depuis les débuts de l’internet, et rien n’indique que la tendance sera renversée. Or, The Long Tail prévoyait que la rentabilité suivrait la tendance. Vu l’extrême difficulté de monétiser les contenus via l’internet, les revenus manquent à l’appel. À ce titre, Chris Anderson s’est royalement gouré… comme tant d’autres qui fondaient leurs espoirs sur l’économie des contenus, aujourd’hui archi-concentrée et sans considération pour les créateurs qui alimentent la longue traîne… à moins qu’ils récoltent des millions de clics.

Au travail, on nous apprenait récemment que les fournisseurs de contenu du monde entier se disputaient un portion encore petite de la tarte publicitaire… contrôlée majoritairement par Google, Facebook, YouTube et quelques rarissimes acteurs de cette taille immense. Jusqu’à quand ? Si les entreprises médiatiques dites de référence doivent batailler ferme pour atteindre un seul de rentabilité via le marché publicitaire de l’internet, marché extrêmement difficile à investir comme on le sait, imaginez le sort de ces centaines de milliers de fournisseurs de contenus !!!

Les plus grands perdants seraient-ils ceux considérés comme les plus « intellos » ? On pense à la musique contemporaine instrumentale, au jazz contemporain, à une forte portion de la musique classique, aux musiques électroniques de pointe, enfin à toute cette portion laboratoire de la création sonore dont s’abreuvent tôt ou tard les musiques plus populaires. Les considérations de l’impact quantitatif à court terme, vu la précision acquise par les outils permettant de quantifier cet impact, finissent par l’emporter largement sur les fondement qualitatifs de la création et son potentiel à long terme ou son rayonnement sur les productions plus populaires. Évaluées à la force de leur impact immédiat, les musiques de pointe étant ne cessent de perdre des plumes côté financement public, souvent considérées au même titre que d’autre marchés spécialisés sans véritable importance.

Par voie de conséquence, le fossé entre consommateurs de pop culture et consommateurs spécialisés se creuse davantage plutôt que ne se comble. La culture générale des consommateurs de musique s’en trouve appauvrie, les valeurs anti-intellectuelles sont confortées, les sociétés dites avancées… reculent.

Même du côté des pratiques musicales situées dans cette zone immense située entre la recherche fondamentale et la pop de masse, la piètre condition économique d’une majorité écrasante de ses créateurs et interprètes témoigne de cette misère des… niches.

PS. Je dédie cette réflexion à mon collègue et ami Bertrand Roux, décédé samedi d’un cancer, car il fut à mon sens l’animateur le plus fédérateur d’un média qui fut une niche importante dans le paysage radiophonique montréalais: CIBL, qui niche encore aujourd’hui au 101,5 FM et qui éprouve de sérieuses difficultés financières, dans le contexte d’un univers numérique très ingrat pour les créateurs de contenus.

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Vendredi 5 février 2016 | Mise en ligne à 16h38 | Commenter Commentaires (6)

Lucinda Williams, The Ghosts of Highway 20

Lucinda Williams The Ghosts of Highway 20

L’autoroute 20 dont il est ici question n’est pas celle qui nous vient d’abord à l’esprit. L’Interstate 20 relie la Caroline du Sud au Texas, traverse le nord louisianais. Lucinda Williams a grandi dans cette région, y a vécu des tremblements de toutes magnitudes, ressenti des émotions contradictoires, observé des phénomènes normaux, anormaux ou peut-être paranormaux. À n’en point douter, la région dont elle est issue est propice au mythe aménagé dans son corpus chansonnier, magnifique comme on le sait.

Nomades, expropriés, camionneurs perdus dans la brume, pauvres sédentaires, amoureux candides et autres créatures célestes bordent ce highway de l’Amérique profonde. Les esprits des morts s’y confondent avec ceux des vivants, le désir y côtoie la perte, l’espoir et le désespoir s’y livrent de belles batailles, le tout sublimement dépeint par la parolière. Elle reprend aussi Factory, ce classique de Bruce Springsteen sied parfaitement au répertoire original de cet album. Sa voix graveleuse traînasse, allonge des syllabes mâchonnées, et qu’est-ce qu’on aime le grain de cette voix dont on devine la sagesse et l’érosion causées par les épreuves de l’existence.

En 2007, elle avait eu l’excellent flash de travailler avec le guitariste Bill Frisell sur son album West, mais n’avait pas donné suite. Pour l’avoir vue et entendue sur scène par la suite, m’est d’avis qu’elle n’avait exploité ce filon suffisamment, préférant s’en tenir à une formation de tournée beaucoup plus proche de l’idée qu’on se fait de l’approche americana: country, folk, rock, dont les variations stylistiques sont généralement minimes sauf bien sûr la voix de l’interprète et le texte du parolier.

Pour la suite en studio, elle a préféré s’abreuver à différents bassins de création, d’Elvis Costello à Matthew Sweet, Greg Leisz, Jakob Dylan, Doug Pettibone, pour ne nommer que les plus éminents. Quatre albums plus tard, elle renoue avec le plus country folk des guitaristes de jazz, et pousse plus loin la proposition initiale. Guitariste chevronné et aussi grand spécialiste du lap steel et pedal steel, Greg Leisz joue un rôle central dans le tissage des cordes. D’après Rolling Stone, le guitariste Val McCallum y collabore aussi et la section rythmique est assurée par Butch Norton et David Sutton, fidèles collaborateurs de la chanteuse américaine. On raconte que ces séances d’enregistrement s’inscrivent dans le même cycle que celles de l’abum précédent, Down Where the Spirit Meets the Bone.

Ces dernières séances s’en démarquent néanmoins, car le dialogue guitaristique entre Bill Frisell et Greg Leisz donne aux chansons de leur employeure une profondeur harmonique et une qualité texturale inégalées dans son entière discographie. Ainsi, le jazz s’ajoute à l’équation sans en dénaturer l’expression originelle. La réalisation est assurée par la principale intéressée et son mari, Tom Overby.

Voilà assurément une contribution majeure à l’esthétique americana.

LIENS UTILES


Lucinda Williams, site officiel

Lucinda Williams, Facebook


Lucinda Williams, profil wiki

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Dimanche 31 janvier 2016 | Mise en ligne à 14h13 | Commenter Commentaires (19)

Anderson .Paak, Malibu

anderson-.paak-malibu-cover-art

Le premier gros opus R&B de janvier sera peut-être le gros album R&B de 2016, assorti de hip hop, house ou même pop indie. Il faudra du génie pour supplanter Malibu, signé Anderson. Paak, dont on devient accro dès la première écoute et dont l’addiction se reconfirme d’écoute en écoute.

D’où sort cet Anderson .Paak dont m’a parlé vendredi Michel Quintal de l’Igloofest, alors que Carl Craig s’esbaudissait sur la grande scène ? D’Oxnard, soit dans la grande région de Los Angeles. Ses profils biographiques indiquent qu’il est le fils de parents délinquants, qu’il a eu une enfance pour le moins perturbée. Néanmoins , il aurait été batteur pour l’orchestre gospel de son église locale, puis envisagé devenir musicien professionnel. Vraiment pas facile au départ: il y a moins de cinq ans, le jeune homme travaillait dans une ferme de cannabis pour arrondir les fins de mois (artiste en herbe…) avant de perdre cet emploi (stupéfiant) et se trouver sans domicile fixe, avec femme et enfant.

Quelques mois plus tard, il devient le batteur de la chanteuse pop Haley Reinhart, décroche de petits contrats de production et réussit à enregistrer ses premiers trucs à titre de chanteur, sous le pseudo Breezy Lovejoy. En 2014, il lance l’album Venice sous son vrai nom (enfin presque: Brandon Paak Anderson), et voici Malibu, l’album de la consécration. Durant cette période, le bon Dr Dre le repère et contribue à faire mousser sa carrière.

Des artistes de premier plan ont flairé le talent de cet métis californien de 29 ans, aux origines coréennes et afro-américaines: DJ Khalil, Madlib, ScHoolboy Q, Rapsody, 9th Wonder, Chris Dave (ex-batteur de MeShell Ndegeocello), Like, H–Tek, Dem Jointz, Callum Connor, notre Kaytranada ou même le fameux pianiste et claviériste Robert Glasper. Les accroches sont tout simplement irrésistibles, le beatmaking est superbe dans l’ensemble, la voix ensablée du chanteur surplombe ce groove d’enfer. Qu’ils soient chanteurs ou rappers, ses invités brillent à ses côtés.

Revoilà la grande qualité black !

Après Kendrick, Flying Lotus, Thundercat et autres Kamasi Washington, de puissantes vagues de créativité afro-américaine continuent à déferler sur la côte californienne.

LIENS UTILES

ÉCOUTE INTÉGRALE DE L’ALBUM MALIBU SUR SPOTIFY

ÉCOUTE INTÉGRALE DE L’ALBUM VENICE SUR SPOTIFY


Anderson .Paak, site officiel

Anderson . Paak, profil Wiki

Malibu, profil Wiki


Metacritic: moyenne de 83% fondée sur 13 recensions

Pas encore de vidéos officiels du nouvel album mais…

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