Alain Brunet

Samedi 18 avril 2015 | Mise en ligne à 11h58 | Commenter Commentaires (22)

La dictature de la nuit

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Crédit photo: Bernard Brault

Depuis plusieurs années, je constate avec agacement que de trop nombreux concerts ne sont pas présentés à des heures adéquates dans les salles adéquates pour en maximiser l’expérience. Je ne parle pas ici des soirées consacrées au stoner rock, à l’electronic dance music ou autres no brainers excluant toute concentration, genres propices au plaisir nocturne. Je parle ici de musiques exigeant une écoute attentive, soutenue, dont l’objet n’est pas le divertissement léger.

Détrompez-vous, ce n’est pas la complainte du quinquagénaire qui a mal au dos et qui réclame un siège confortable. Je continue et continuerai à sortir tard le soir, d’ailleurs beaucoup plus que l’immense majorité des 25-50 ans. Assister au concert est une part importante de mon métier, je m’exclus donc du problème, bien que…

Là où le bât blesse, en fait, c’est de votre côté: vous, adultes mélomanes qui abandonnez progressivement cette pratique à partir de la mi-vingtaine.

Prenons des exemples très récents.

La semaine dernière au Théâtre Fairmount, l’excellent artiste britannique Clark amorçait son set électro passé 22h, suivi du doué Californien Nosaj Thing vers 23h30. Qui, au juste, pouvait être là jusqu’à 00h45, c’est à dire la fin du programme ? Des jeunes qui ne se lèvent pas le lendemain matin à 7h parce qu’ils ne bossent pas à 8h30 ou 9h. Bien sûr, quelques fans finis avaient choisi d’écourter leur nuit et récupérer les soirs suivants. Ils font partie d’une minorité qui ne cesse de décliner à compter du milieu de la vingtaine et pratiquement disparaître au cours de la trentaine.

Mardi dernier, le pianiste, improvisateur et compositeur allemand Hauschka se produisait à 22h30 au Ritz PDB. Qui était là ? En presque totalité, des kids en début de vingtaine. Et qui écoute Hauschka sur ce blogue ? Des mélomanes de toutes générations. Pour un concert d’une telle substance, être debout au milieu d’une foule qui ne peut voir le soliste s’exécuter (une grande partie du plaisir), écouter une excellente musique mal sonorisée, c’est inacceptable pour la plupart des mélomanes… sauf les kids qui ont le luxe de suivre le buzz et dont les exigences en matière de production scénique ne sont pas encore très élevées. Tant mieux pour eux… et tant pis pour la majorité du public que pourrait attirer Hauschka… musicien en fin de quarantaine !

Sauf exceptions, la vie adulte implique de nouvelles responsabilités : les enfants, le métier, la carrière, les petits travaux dans la maison, l’organisation des vacances, le calcul des dettes à payer, les rencontres de parents, etc. Arrête-t-on d’écouter de la bonne musique pour autant ? Pour plusieurs, c’est malheureusement le cas. La musique cool étant associée à leurs années de jeunesse, ils s’enlisent peu à peu dans la nostalgie de leurs virées nocturnes désormais révolues, ils magnifient «leurs» musiques forcément générationnelles. Le temps passe et… un quart de siècle plus tard, ils se paient des billets à des prix de fou pour aller voir et entendre U2, Madonna, AC/DC… pour retourner ensuite se réfugier devant leur cinéma-maison.

Grand bien leur fasse. Tant mieux s’ils y voient un parcours normal. Euh… normal ?

De plus en plus, il existe une autre portion de la population adulte qui ne cesse de découvrir la musique créative sous toutes ses formes, à travers une foule de genres et sous-genres musicaux. Prendre de l’âge n’annonce pas forcément le déclin de la «mélomanie», bien au contraire.

Or, l’industrie du spectacle ou du concert ne suit pas la tendance, préférant maximiser ses profits via les clivages générationnels. Marché de la nostalgie, marché de la coolitude hipster, marché de la prépuberté, etc. Consciemment ou non, les promoteurs ne favorisent pas l’émancipation de cette tendance bien réelle. Trop souvent, la très bonne musique est présentée à des heures impossibles, dans des conditions difficiles et contribuent à accentuer le phénomène de pépérisation.

Pourquoi, au fait, les fans de rock indie, de musique électronique (je parle ici de l’IDM et autres formes plus complexes), des tendances créatives du hip hop, de musique instrumentale innovante doivent-ils assister à des concerts présentés en fin de soirée sinon au petit matin ? Parce que la coolitude, bien au-delà de la communauté hipster, l’impose à tort.

La musique des jeunes existe depuis les années folles, le phénomène s’accentue depuis environ un siècle. Or, l’internet a changé la donne, à tout le moins partiellement, et engendré une contre-tendance -ou en a favorisé l’expansion.

D’un côté, un vieux monde actualisé aux effets spéciaux. Les blockbusters n’ont jamais été aussi monolithiques: concerts à plus de 150$, dont tout le monde parle. Tout le monde ? Pas du tout. Il s’agit effectivement du bloc le plus considérable mais il en existe un plus gros que représente la somme de multiples niches. Dans une foule de genres et sous-genres musicaux. Ces innombrables niches comptent des fans devenus connaisseurs et… qui dépassent largement la mi-vingtaine.

Plus souvent qu’autrement, ceux-là écoutent leurs musiques à la maison, sauf de rares sorties. Les amateurs de ces musiques créatives sont soumis à une dictature de la nuit et cessent d’assister aux concerts des artistes qu’ils apprécient chez eux après les avoir découverts. Seuls les fans de jazz et de musique classique et les festivaliers estivaux, sont exemptés de cette réalité. Rappelons en outre que les cinéphiles de plus de 25 ans n’arrêtent pas d’aller au cinéma, pas plus que les férus de théâtre.

En musique, c’est une autre histoire…

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Vendredi 17 avril 2015 | Mise en ligne à 17h56 | Commenter Aucun commentaire

Suuns + Jerusalem in my Heart

suuns et JIMH

Il ne faut pas craindre l’inédit pour pagayer dans ces tourbillons de culture mondialisée. Avant-rock, post-rock, psychédélisme, transe électronique, ponctions de musique classique arabe, voilà autant d’éléments qui tourbillonnent dans cette centrifugeuse montréalaise de laquelle on a extrait une substance très spéciale.

Rencontre d’un autre type entre l’Est et l’Ouest, cette expérience sonore menée par Radwan Moumneh (Jerusalem in My Heart) et les membres de la formation Suuns aurait pu se perdre dans un gargarisme abscons et prétentieux.

Il n’en est rien, mais… nous ne sommes pas non plus en territoire connu. Les cinq musiciens impliqués n’y suggèrent pas de chansons mais plutôt sept pièces longues, horizontales, aux atmosphères variées. Pièces à l’intérieur desquelles des mots consonants et beaux peuvent émerger, exprimés en anglais ou en arabe. On ne peut qualifier ces pièces de drones et pas non plus de compositions fondées sur de grandes variations harmoniques. Quelque part entre les deux concepts ?

Quoi qu’il en soit, cet album est captivant du début à la fin, à condition bien sûr qu’on ne soit pas à la recherche de quelque insipide rock arabe ou anglo. Si, par ailleurs, on recherche la précision stylistique ou encore si on est en quête de formes éprouvées sur le plan compositionnel, aussi bien passer son tour.

En septembre 2013, on en avait entendu les premières manifestations au Musée d’art contemporain. Au fil des ateliers d’exploration et des séances d’enregistrement, le jeu et le calibrage des forces en place s’est précisé, les artistes de Suuns et de JIMH ont trouvé un motus vivendi que les auditeurs doivent ensuite apprivoiser. Car on est ici davantage dans la recherche (texturale, multi-genre, multiculturelle) que dans l’expression rock.

LIENS UTILES

Mon interview avec Suuns et JIMH

Profil Secret City Records

Écoute intégrale de l’album sur Spotify

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Mercredi 15 avril 2015 | Mise en ligne à 18h03 | Commenter Commentaires (7)

Niyaz, The Fourth Light: soufilectro

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Ce nouvel opus de Niyaz rend hommage à la première ascète, poétesse et grande mystique soufie: Rabia Al Basri, qui a vécu en Iraq au huitième siècle. Voici donc The Fourth Light, sous étiquette Terrestrial Lane Productions.

Soufi…lectro ?

La démarche demeure la même qu’à l’origine du groupe montréalais : intégration de chants ancestraux à un répertoire original fondé sur une esthétique world 2.0, esthétique axée sur la fusion de lutheries traditionnelle d’Asie centrale et du Moyen-Orient (santour, saz, kaval, kopuz, bendir, riqq, kanun, tabla, sarod, etc.) et de lutherie contemporaine occidentale (claviers, guitares, électronique, etc.).

D’origine iranienne, ayant résidé en Californie avant de s’installer à Montréal, l’excellente chanteuse Azam Ali et son mari, le doué multi-instrumentiste Loga R. Torkian, avaient fondé Niyaz en 2005 avec le DJ/réalisateur Carmen Rizzo qui n’a pas collaboré à ce quatrième album créé avec d’autres collaborateurs.

Enregistré entre Montréal et Istanbul, The Fourth Light est constitué de chansons originales du tandem Ali-Torkian mais aussi de pièces turques, afghanes et perses (bakkhtiaris du sud de l’Iran ou issus du Khorassan, un territoire situé au nord-est). Même quête, même qualité… et une certaine redondance musicale si l’on exclut le choix des chants traditionnels ou sacrés et la thématique c’est-à-dire la célébration d’un personnage féminin de l’histoire arabo-musulmane.

Les musiques classiques arabes, turque, persanes ou afghanes constituent un très vaste univers à explorer, on peut y consacrer une vie entière, mais le travail ici suggéré peut-être n’offre pas de modifications substantielles apparentes par rapport à ce qu’on connaît déjà de Niyaz et des projets individuels de ses membres.

Cela dit, il faut rester prudent avec les impressions de redondance et d’uniformité. Souvent, la méconnaissance d’une forme nous conduit à un diagnostic hâtif de ce type. Quoi qu’on pense de ce nouvel album, il y a lieu de réaffirmer que Niyaz poursuit une démarche de très grande qualité artistique.

LIENS UTILES

Écoute intégrale de l’album The Fourth Light sur bandcamp

Niyaz, site officiel

Niyaz, profil wiki

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