
Lorsqu’il a vu le jour en 2006, le Quartier DIX30 était le premier «lifestyle center» au pays. Aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence, le centre commercial est devenu le centre-ville de la Rive-Sud.
Or un tel changement d’échelle doit maintenant s’accompagner d’importantes modifications urbanistiques…
Au départ, l’idée était de développer un concept à mi-chemin entre les magasins à grande surface et le centre commercial traditionnel, autour d’une rue commerçante créée de toute pièce.
On se retrouvait ainsi avec un secteur schizophrène voulant se donner les allures d’une artère où il fait bon marcher… mais inaccessible à pied en raison des mers de stationnement qui séparent les commerces.
J’avais mes doutes à l’époque, mais le promoteur Devimco a eu du flair, manifestement. Car on est passé en six ans d’une série de magasins «big box» à un véritable quartier qui attire 12 millions de visiteurs annuellement. Et je le souligne sans exagération ni ironie, un «véritable quartier».
On retrouve en effet un important secteur résidentiel tout autour du DIX30 : 300 condos sur le site, et quelque 3000 unités résidentielles tout autour. S’ajoutent des résidences pour personnes âgées, de nombreux espaces administratifs, des tours à bureau, des cliniques médicales, un centre des congrès et un hôtel.
Il y a aussi une importante offre sportive (patinoires, centre d’entraînement, terrain de soccer), de multiples restaurants (bientôt une trentaine), plusieurs bars (pas moins de 18 permis d’alcool) et une offre culturelle surprenante (deux salles de spectacle, deux cinémas, des galeries d’art).
Le tout, évidemment, entouré d’un nombre incalculable de boutiques, dont tous ceux qui s’ajoutent ces jours-ci avec l’ouverture des premiers locataires du Square du Quartier DIX30, dont Apple, comme le soulignait mardi le collègue André Dubuc.
«Il s’agit de la destination de choix pour ceux qui veulent profiter d’un milieu de vie urbain qui a tout à offrir, sans les inconvénients de la ville», affirme Devimco.
Pas si sûr que ça… Car le temps et la popularité exponentielle du site ont amené avec eux deux des plus importants «inconvénients» de la ville : la criminalité et la congestion.
La police de Longueuil constate en effet la présence de plus en plus importante de gangs de rue proches des motards. On note ainsi des fraudes, des vols à l’étalage et d’autres délits «urbains». Mais aussi une hausse des accidents automobiles, des délits de fuite et même, des cas de rage au volant. Ce qui ne surprendra pas les habitués du site, qui savent comment il est devenu pénible de circuler en auto au DIX30.
Or au-delà de l’impact sur l’île de Montréal, ce phénomène de «centre-villisation», qui s’accélérera avec l’implantation potentielle d’un SLR sur Champlain, impose aujourd’hui une sérieuse réflexion à la Ville de Brossard et aux promoteurs de l’endroit, Devimco et Carbonleo.
Car on n’aborde tout simplement pas un centre-ville comme un simple centre commercial…
Heureusement, tant la Ville que les promoteurs planchent actuellement sur un réaménagement des premières phases avec en tête le bipède, ai-je appris : accès piétonniers entre les phases, larges trottoirs au sein des phases, densification résidentielle au cœur du site, piste cyclable, circuit d’autobus électrique, etc. Horizon: cinq ans.
Faut voir à quoi tout cela peut ressembler, s’il s’agit de véritables intentions ou de voeux pieux. Mais de prime abord, le seul fait que cette réflexion ait lieu est intéressant, car un centre-ville doit s’adresser à toutes les clientèles, peu importe leur mode de locomotion. Que la plupart des clients s’y rendent en auto, dans le contexte actuel, c’est compréhensible. Le secteur est un ancien champ, loin de tout, au croisement de deux autoroutes. Mais qu’ils soient obligés de rembarquer dans leur auto pour se promener de commerce à commerce n’a aucun bon sens. Des changements s’imposent rapidement.
À moyen terme, c’est à une véritable requalification des premières phases que sont conviés les promoteurs. Car non seulement prévoit-on ajouter 7000 unités résidentielles dans le secteur, on envisage aussi d’en faire le terminus du futur SLR du pont Champlain. À terme, ce sont ainsi 22 millions de visiteurs qu’on attend chaque année sur le site qui, dur à croire, a quasiment le potentiel de devenir un transit oriented development (TOD).
On abordait jusqu’ici le DIX30 comme un gros quadrilatère commercial privé. Quoi qu’on pense de l’aménagement du quartier, il faudra maintenant l’envisager comme un véritable centre-ville de première couronne, où les gens peuvent circuler autrement qu’en voiture.
Je vous pose la question: peut-on réchapper le DIX30?