Le blogue de François Cardinal

Archive de la catégorie ‘Architecture’

Mercredi 3 septembre 2014 | Mise en ligne à 16h59 | Commenter Commentaires (59)

Montréal a-t-elle besoin d’une architecture qui fait wow?

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Je reproduis ici une réaction à mes textes sur Montréal, Bilbao et les starchitectes (ici et ici). Elle est signée Guillaume Ethier, docteur en études urbaines, postdoctorant à l’école d’architecture de l’Université d’Édimbourg. Il consacre ses recherches à l’architecture iconique.

Le dévoilement en juin des maquettes du futur pont Champlain a relancé le débat quant à la pertinence de doter Montréal d’une nouvelle signature architecturale.

En se basant sur la vague d’architecture iconique qui déferle à l’international depuis plus d’une décennie, certains ont plaidé pour que Montréal emboîte le pas en érigeant à son tour un monument architectural présentant une signature visuelle forte. Pour eux, le nouveau pont Champlain, par sa modestie relative, constitue un rendez-vous manqué.

Contrairement à François Cardinal et à d’autres qui trouvent le pont élégant, se montrent pragmatiques (la fonctionnalité avant la beauté) ou préfèrent aux édifices phares les micromanifestations architecturales qui émaillent les rues de la ville, les partisans de la stratégie «iconique» disent en substance qu’ils manquent d’audace.

Or, cette « audace » de l’architecture iconique est une assertion problématique pour deux raisons.

D’abord parce qu’elle est infondée, mais aussi parce que l’audace est une qualité au cœur des représentations des Montréalais, qui aiment percevoir leur ville comme étant originale et créative. Lancer cette accusation fait évidemment réagir de tous côtés, et fait presque instantanément dévier le débat vers la question usée du caractère prétendument inféodé des Québécois.

Serait-on incapables, demandent certains, de nous montrer aussi spectaculaires sur le plan architectural que l’ont été dernièrement Chicago, Toronto ou Denver ?

À moins que l’audace véritable, diront les autres, réside dans le fait de refuser d’importer ici une formule taillée sur mesure pour des villes en manque d’attention ? La question est intéressante, mais sait-on vraiment à quel type de programme architectural et urbanistique on se réfère en parlant des gestes audacieux posés dans ces villes ? Avant tout, il faut déboulonner certains mythes quant à ces nouvelles signatures architecturales qui ne sont audacieuses qu’en surface.

Avant toute chose, l’architecture iconique contemporaine a une mission de transformation identitaire. En s’inspirant des icônes ayant atteint ce statut au terme d’un long processus d’identification populaire à un édifice, les starchitectes tentent aujourd’hui de préméditer la trajectoire iconique de leurs créations en concevant des structures hors normes.

Pour marquer leur différence, les édifices iconiques sont mis en récit par leurs concepteurs et ritualisés dans les médias dans une logique d’opposition à l’identité de la ville, de manière à la transformer en face de son déclin.

C’est une architecture, en somme, qui apparaît au monde en créant une déchirure dans la ville (l’effet dit « wow ») et qui marque une distinction exprimant métaphoriquement le désir de transformer la ville. Il y a bien sûr des réussites, comme le Guggenheim à Bilbao, mais lorsqu’on ne dépasse pas le stade nécessaire de la confrontation avec l’environnement urbain (le cas du Musée royal de l’Ontario à Toronto), c’est un procédé assez dommageable qui aliène des édifices de premier plan dans les représentations de la ville.

De plus, il est important de comprendre que l’architecture iconique est apparue à une époque où les institutions ne savent plus exactement comment se représenter en vertu de l’éclectisme des idéaux qui traversent la société.

Face à cette crise de représentation, deux choix limites s’offrent aux concepteurs d’édifice monumentaux : ou bien on tente le coup d’éclat iconique, un édifice expressionniste qui maximise le potentiel émergent des technologies numériques ; ou bien on se fait le plus transparent possible et on laisse les utilisateurs dicter le sens des lieux. Deux stratégies qui se valent sur le plan monumental, en somme.

Mais comprenons bien que l’option iconique, si elle semble souvent plus originale, n’en demeure pas moins une approche architecturale purement stratégique, et ne devrait pas être pensée trop rapidement comme l’expression du caractère audacieux d’une collectivité. L’audace est à l’architecture iconique ce que la paix intérieure est à la méditation : un objectif, certes, mais pas un état atteint partout en tout temps.

Entre les deux approches, il y a à peu près tout ce qui s’est fait récemment à Montréal ! Des édifices semi-sobres, ou à moitié flamboyants, faites votre choix terminologique. C’est peut-être là, justement, que se trouve la « banalité » que certains reprochent à Montréal : dans les gestes mal assumés et écrasés par la réglementation du Quartier des spectacles, par exemple.

On a essayé là, hormis quelques réussites, de tout faire en même temps en vertu de notre positionnement ambigu par rapport à « l’audace » architecturale. En témoignent avec éloquence les diverses atténuations apportées au 2-22 depuis le projet du starchitecte Paul Andreu jusqu’à sa version définitive, sise sans éclat particulier au coin des rues Saint-Laurent et Sainte-Catherine.

Le nouveau pont Champlain se trouve lui aussi sur le terrain des compromis, bien qu’on pourrait soutenir qu’il réussit l’exercice d’équilibre avec brio. Les projections nocturnes du pont indiquent même qu’il s’agira d’une structure plus spectaculaire qu’on ne l’a laissé entendre.

Plus généralement, peut-on dire que Montréal manque d’audace en laissant filer la chance d’ériger un authentique pont-sculpture ? La question me semble mal posée. Veut-on d’une structure iconique dont l’objectif implicite consiste à transformer l’identité de la ville ? Cette question, si elle semble plus adaptée à la réalité de l’architecture iconique mondiale, trace surtout une nouvelle ligne de partage entre ceux qui aiment la ville pour ce qu’elle représente aujourd’hui et ceux qui préféreraient voir son évolution l’amener ailleurs.

Il est peut-être temps pour Montréal de faire un choix et de l’assumer plutôt que de poursuivre sur la voie des demi-mesures. S’il faut à tel endroit un geste spectaculaire, fort bien. Mais je suis plutôt d’avis qu’il faut reconnaître que la métropole n’est pas Bilbao. L’audace réside aussi dans le fait de cette acceptation, qui n’est pas une résignation. Et puis, quand la situation nous contraindra à faire des compromis, aussi bien espérer que cela soit bien fait, comme au pont Jensen.

On pourra toujours rajouter des pots de géraniums au sommet de ses tours si, un jour, on le juge insuffisamment iconique, comme le proposait Jacques Parizeau quand est venu le temps de compléter la tour du stade…

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Mardi 2 septembre 2014 | Mise en ligne à 8h33 | Commenter Commentaires (30)

À propos des «horribles» tours Evolo…

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Illustration: Corporation Proment

Certains lecteurs du journal et du blogue (c’est pourquoi je reproduis ici cet extrait de ma chronique) ont vu dans mon appréciation du projet Evolo, la semaine dernière, une critique de l’esthétique des deux tours, des tours à condos, de la densification ou carrément, de L’Île-des-Sœurs.

J’ai déjà été plus clair, manifestement…

Je qualifiais ces deux tours, que l’on voit à droite en sortant du pont Champlain en direction de Montréal, d’«horribles». Puis je me désolais de leur impact visuel dans un axe visuel stratégique qui mène au mont Royal et au centre-ville.

La liaison entre ces deux idées s’est peut-être perdue dans mon texte, mais elle y était bien. Je dénonçais le contexte dans lequel ces tours avaient été construites, non pas la qualité des tours comme telles, signée Jean-Pierre Bart.

L’architecture d’un édifice n’est pas que son enveloppe, c’est aussi, et beaucoup, son contexte. Le problème des tours Evolo, il est là.

D’abord parce qu’elles ont été érigées dans un secteur qui n’aurait pas dû accueillir des constructions de 30 étages. D’autant que le quartier qui se trouve à leur base n’est pas dénué d’intérêt.

Ensuite parce que ces tours et celles qui suivront sont la première chose que l’on voit en arrivant à Montréal. Leur design aurait très bien trouvé sa place au centre-ville, mais elles n’ont pas la singularité et la sensibilité requises pour ce lieu, c’est-à-dire l’une des principales portes d’entrée de la métropole.

Et c’est ce qui les rend bel et bien horribles.

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Jeudi 28 août 2014 | Mise en ligne à 9h59 | Commenter Commentaires (77)

L’absence d’une culture du beau enlaidit Montréal

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Je reproduis ici une version modifiée et écourtée de ma chronique de ce matin.

Les problèmes de collusion et de laxisme administratif ont permis à certains de s’en mettre plein les poches, on le sait. Mais ces déviances ont eu une autre conséquence : elles ont enlaidi Montréal et sa région.

C’est l’angle mort de la Commission Charbonneau. Une conséquence dont on ne parle pas, même si elle est plus grave, d’une certaine façon, que les pots-de-vin qu’on tente de récupérer. Ce qu’on a construit, on ne peut le déconstruire (quoi que…).

Prenez le plus récent exemple, ces deux horribles tours qui ont poussé sur la pointe nord de L’Île-des-Sœurs, là où rien n’aurait dû dépasser quelques étages. Visibles à votre droite quand vous sortez du pont Champlain en direction de Montréal, elles sautent au visage, non pas en raison de leur laideur intrinsèque (leur façade est banale), mais en raison de leur emplacement.

À sa face même, c’est une aberration, un obstacle visuel de 30 étages qui contamine la vue sur l’Oratoire, le mont Royal et le centre-ville.

Selon un rapport du contrôleur général, dévoilé par le Journal de Montréal, le projet Evolo serait entaché par un grand nombre d’irrégularités, voire par une collusion entre promoteur, élus et fonctionnaires.

X031_49BB_9Proment s’en défend, dit qu’il a agi en respect des règles. Tout comme, d’ailleurs, le CUSM affirmait récemment avoir agi en respect des règles lorsqu’il a donné huit étages hors sol à son stationnement… «souterrain» (qu’on voit en bas à droite sur la photo). Tout comme les promoteurs soutiennent avoir agi en respect des règles lorsqu’ils ont construit toutes ces affreuses tours sur le bord de l’eau à Laval.

Mais dans le fond, peu importe qu’ils disent vrai ou pas. Peu importe si les règles ont été tordues, et par qui. Ce que l’on retient, c’est que les décisions ont été prises sans souci pour l’impact qu’ont ces nouvelles constructions sur le paysage urbain.

Vrai, le maire de l’arrondissement Verdun a juré, lundi, que l’«urbanisme créatif» de ses prédécesseurs n’a plus sa place à L’Île-des-Sœurs. Tant mieux. Mais n’allons pas croire qu’en changeant quelques fonctionnaires, on se convertira soudainement à l’architecture de qualité. Pas plus dans ce quartier qu’ailleurs à Montréal.

L’emplacement des tours Evolo, le stationnement du CUSM et les constructions douteuses de Laval sont autant de manifestations d’une absence de souci pour l’harmonieux, le durable, le fonctionnel. Mais elles n’en sont qu’un épiphénomène.

Tout cela a pu lever de terre dans l’indifférence la plus totale parce qu’on n’a pas, au Québec et à Montréal, une grande préoccupation pour la qualité architecturale, pour l’impact des constructions sur le paysage et le cadre bâti. On n’a pas, autrement dit, une culture du beau.

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